Une pellicule papier texturée et artisanale pour les amateurs d'argentique

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Une pellicule papier texturée et artisanale pour les amateurs d'argentique
Interview « Labos, tireurs et matériel »

Aussi rare qu'enthousiasmant, Lomig Perrotin nous apporte une solution alternative à la pellicule classique avec ses films Washi. En produisant de manière artisanale des films à base de papier japonais, il fait renaitre un procédé ancien qui va ravir les amateurs d'argentique grâce à son rendu texturé original et inédit. Pas vraiment une nouveauté si on en croit ses mots, c'est pourtant une initiative pour la diversité et la pérennité du plaisir de faire de la photographie traditionnelle.

Lomig, tu peux nous décrire ce nouveau procédé : le film Washi ?
En soit, le procédé n’est pas nouveau parce que l’idée de faire un négatif sur papier est très ancienne, elle date des années 1840. C’est William Henry Fox Talbot qui a inventé le négatif en photographie. Il a obtenu des images en négative sur du papier, qui était le support qu’il utilisait. Ensuite il se servait du négatif pour reproduire un positif.

Avant cela encore, tu peux nous rappeler ce que les gens utilisaient comme procédés ?
Avant c’était le daguerréotype. C’était des plaques de métal argenté, qui donnait des œuvres uniques – on ne pouvait pas les reproduire. Après, il a y eu le positif direct sur papier, de Hippolyte Bayard, de la même époque. Mais c’était toujours une œuvre unique. Talbot a inventé le concept du négatif, d’avoir un support intermédiaire qu’on peut ensuite tirer en autant d’exemplaires qu’on veut.

Le procédé a été perfectionné par Gustave le Gray avec un système de papier ciré : le papier était enduit à la cire d’abeille de manière à boucher les pores, pour qu’il deviennent transparents, et avoir une meilleure reproductibilité.

Au moment où on développe la technologie du négatif, du coup on fait un petit recul en qualité par rapport aux plaques de verre, qui était d’une qualité incroyable….
Par rapport au daguerréotype, oui, on a un recul de qualité parce qu’il y avait des détails très beaux. Il y a ce recul parce que le support n’est pas neutre, c’est du papier. Par contre, le négatif papier a été développé en parallèle avec les plaques de verre. Et après il y a eu le négatif en plastique.

C’est intéressant que tu parles du recul. En 1884, Eastman Kodak a lancé les premiers appareils photos à pellicule, et ces premières pellicules étaient en papier justement. Ils cherchaient un support mais ils n’avaient pas encore trouvé le polyester.

Donc deux ans après, ils ont lancé les pellicules en plastique, ce qui a fait que tout le monde a oublié ces premières bobines en papier. C’était un papier enduit avec une émulsion gélatino-argentique, comme celle que j’utilise, sauf qu’il était rendu transparent avec une huile de castor chaude. Comme le castor est un animal sympathique, j’évite de les faire tuer pour ça.

Et ton produit est donc un négatif papier.
Oui. L’histoire à l’origine, c’est que je travaillais sur un projet personnel avec du cliché verre. Le principe de Cliché verre, c’est de gratter et de peindre directement sur l’émulsion de la pellicule une fois qu’elle est développé, pour obtenir quelque chose de mixte. C’est entre la photographie et le dessin.

À un moment, je me suis dit que le plastique était sympa, mais un négatif en papier serait peut-être plus simple. Je connaissais l’existence du négatif en papier, donc je commençais à faire des recherches.

Tu veux dire l’existence historique du négatif en papier ? Ou des fournisseurs actuel ?
L’existence historique en effet – on ne trouve pas des négatifs en papier aujourd’hui. Enfin, il y a quelques clubs de reconstitution qui en font, mais à chaque fois c’est du one-shot. Ils refont la technique historique avec du papier ciré, mais c’est un travail d’une douzaine d’heures pour avoir une image.

Ce n’était pas quelques chose de pragmatique. J’avais besoin de la facilité d’un produit fini. Je n’avais pas de chambre photographique à l’époque, et j’avais besoin de quelque chose que je pouvais utiliser dans mon appareil photo moyen format.

Je commençais à faire des recherches donc à poser des émulsions photo sur du papier calque par exemple. C’était un support qui me semblait évident parce que c’est transparent. Mais ça ne marchait pas bien parce que le papier fripait dès que je le mettais dans l’eau.

Techniquement, par contre, j’ai pu voir que poser une émulsion sur un papier pouvait marcher. Donc à partir de ce moment, je cherchais un support qui tenait mieux la route.

Ma compagne, qui est mieux versé dans les beaux arts que moi, m’a parlé du papier japonais. C’est un papier qui est utilisé pour la calligraphie. J’ai fait quelques essais et je me suis rendu compte que ça marchait très bien.

À ce moment là, tu es encore à l’aube du projet, puisque tu fais des pellicules pour tes propres besoins artistiques.
Oui. Quand j’ai fait les premiers tests avec la pellicule en papier japonais, une évidence en est ressortie : ce n’était pas la peine d’en rajouter. Il y avait un grain et toutes les fibres de papier apparaissaient dans l’image. C’était intéressant en soit.

Et tu pouvais peindre dessus ?
J’avoue que je n’ai jamais essayé. J’ai gardé mon projet du cliché verre, et j’ai monté un projet perso autour de cette nouvelle pellicule. Je n’ai pas mélangé les deux. Chacun avait ses intérêts propres.

J’ai commencé par faire une série de portraits. Mon but étant de montrer des gens dont le lien de confiance avec leur propre image était brisé. En me mettant dans une position inconfortable (ma pellicule n’étant pas très sensible) je demandais au gens de tenir une position pour huit secondes pour un portrait.

Au fur et à mesure que je communiquais sur ce projet perso, sur des réseaux sociaux, des amis photographes m’ont demandé si je pouvais leur faire quelques pellicules. Ils voulaient essayer.

J’étais déjà en lien avec des magasins photos sur Paris. Ils m’ont dit qu’ils pouvaient distribuer des pellicules. Donc je me retrouvais dans une situation où j’avais un produit stable, une clientèle et des distributeurs. Et je me suis lancé.

Ça donne une série, ce projet personnel ?
Le projet perso est dans trois chapitres, pour reprendre les grands axes de la photographie, qui est le portrait (la représentation de soi et de l’autre), le paysages (la représentation des lieux), et l’exercice de la mémoire (la représentation de l’action de souvenir). Les trois chapitres seront « People, Places and Memories ». Mais c’est un travail en cours. Pour l’instant, je n’ai pas du tout le temps à m’y consacrer.

Combien de pellicules Washi différentes commercialises-tu ?
Pour l’instant, il y a deux formats de pellicules : le format 120, et le format 4x5 en plan film.

Il y a trois lieux de distribution ?
Sur Paris, oui, il y a trois lieux. Il y a un autre en Belgique. J’ai aussi des contacts avec une galerie à Londres qui représente un photographe qui utilise mes produits, et donc ils voudraient faire une petite vitrine de pellicules là-bas.

Possibilité d’avoir des variations de papier ?
Techniquement c’est possible. Notamment le papier a deux faces : une face rugueuse et une face lisse. Selon la face que tu choisis, tu ne vas pas forcement avoir le même résultat.

J’avais prévu de faire une petite production pour les formats oubliés, le format 620, ou le format 127. Mais ce n’est pas encore fait parce qu’il y a des questions de technique. Moi, j’ai un stock des bobines de base, mais il faut un système de retour pour que la bobine puisse  me revenir pour que je puisse en refaire d’autres.

Par exemple, la pellicule de 120 est actuellement à 12 euros. Pour une pellicule de 620, ce sera vers 24 euros pour le premier achat. Si tu ramènes l’axe en métal, la prochaine pellicule devient 12 euros. Finalement, ça revient au même prix, mais il y a une petite consigne au départ.

Ce matériel peut seulement être fait d’une manière artisanale ?
Oui, c’est un papier traditionnel. Je fais l’émulsion et l’embobinage à la main, pareil pour la découpe des plans-films. Tout est fait à la main.

Je peux en produire une cinquantaine par semaine à peu près. Quelqu’un m’a demandé comment ça fonctionne s’il commandait 500 pellicules. Eh bien, c’est possible, mais il faudra attendre un peu !

Ce produit, il a un esprit artisanal un peu ?
Alternatif et artisanal. Ça mets la photographie alternative à la portée du grand public, sans forcement avoir besoin d’un grand laboratoire.

Des projets de développement, d’améliorations ?
Il va y avoir quelques améliorations j’espère. J’aimerais pouvoir augmenter la sensibilité du film à moyen terme. On est à une sensibilité de 3-6 ISO et si on pouvait l’augmenter à 25, ce sera intéressant. Ca permettra de faire des photos instantanées.

Propos recueillis par RD

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