Une étrange correspondance

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Une étrange correspondance
Interview « Photo ou série photo »

Lorsque j'ai rencontré le photographe Thierry Bouët dans son bureau cossu mais à la décoration chaleureuse, j'avais en tête son parcours : "des publications pour le magazine Vogue", "Directeur du studio Hartcourt", "Chevalier des Arts et Lettres", etc. Je dois avouer que j'étais quand même intimidée et quelque peu coincée. Cependant, au fil de la conversation, j'ai découvert un homme à l'image de son empreinte photographique, à la fois vrai et spontané. Un photographe qui vous met rapidement à l'aise, profondément humain et d'excellente compagnie. Un homme éduqué, au langage soutenu, mais qui au détour d'une phrase peut sortir un "vilain mot". C'est parce qu'il s'intéresse réellement à son sujet "l'être humain" qu'il décide de délaisser la photographie de mode. Des photos aux tonalités subtiles et à la lumière très douce qui mettent toujours en valeur le sujet central "l'humain". Il a plusieurs livres à son actif que je vous conseille d'acquérir "Chasse à l'homme" et "Deslits". J'ai eu un gros coup de coeur pour les personnages de "Chasse à l'homme", un livre particulièrement émouvant sur la solitude des célibataires, des femmes usées par la vie. En effet, aucun homme n'a accepté de poser pour lui, car Thierry a rencontré ses femmes par le biais de petites annonces publiées dans les journaux, c'était bien avant meetic. Néanmoins, à l'époque de la carte postale électronique, j'ai vraiment eu envie d'en savoir plus sur sa série "cartes postales" mais également sur le personnage qui l'a inspirée.


Pouvez-vous me raconter votre parcours ?

J'ai commencé par des études de droit, mais j'ai dû effectuer mon service militaire car c'était encore obligatoire à l'époque. Comme j'avais envie de prendre contact avec le métier de la photographie, j'ai pensé que le service militaire était une bonne occasion. Alors, j'ai formulé une demande auprès du ministère de la Défense afin de faire mon service dans le cadre d'une activité photographique. Durant une année, j'ai été affecté à Versailles, à la section technique de l'armée de terre, dans un centre de recherche. Ensuite, j'ai été l'assistant d'un photographe de mode américain. Cela a été très formateur,car j'y ai appris les subtilités du métier : la lumière, la prise de vue, le travail en équipe, etc. J'ai également établi mes premiers contacts avec le milieu de la presse.


Alors pourquoi la photographie car le droit est finalement assez éloigné de cet univers créatif ?

J'ai découvert la photographie très jeune car mon père, qui était ingénieur, avait installé une chambre noire dans l'appartement familial. Vers 15-16 ans, il m'a expliqué son fonctionnement et j'adorais l'idée de voir une photographie se révéler dans le bac quelques heures après sa prise de vue. C'est vraiment devenu une passion. Lorsque j'ai eu mon bac, je me suis orienté vers le droit pour suivre une carrière professionnelle "sérieuse" et je me suis tellement ennuyé que j'ai décidé de tenter ma chance dans la photographie. Je préférais être un médiocre photographe plutôt qu'un moyen avocat, vu que le métier ne me passionnait pas du tout.
 

Vous avez également été directeur du studio Hartcourt, c'est une institution, ça a dû être un grand moment dans votre vie ?

Nous avions envie de travailler ensemble. Ce qui était formidable c'était d'avoir pour la première fois un studio à disposition dans lequel je pouvais expérimenter toutes mes idées. Néanmoins, cela était nouveau pour moi de me retrouver salarié d'une institution aussi académique et donc de ne plus avoir ce rapport avec la presse que j'avais réussi à établir durant mon assistanat auprès de ce photographe. J'étais très attaché à la photo de mode, c'est plutôt ma première publication pour Vogue qui a été un moment  très intense sur le plan émotif.


Pour en venir à votre série photographique des "cartes postales", vous citez ce Vincent Chabant qui, en 1989, vous a dit « On voit jamais ton travail, t'es vraiment photographe ? ". Alors, qui est-il ? véritable ami ou personnage fictif ?

C'est un camarade de terminale qui était l'exemple à suivre dans tout le collège, un grand littéraire, un grand historien, un très bon élève. Je lui disais :  «  Tu me fais chier, viens boire des verres avec nous et faire les 400 coups ». Et il suivait, car il aimait également faire la fête. Lorsque nous avons obtenu notre baccalauréat, nous sommes beaucoup sortis ensemble! Il est devenu assistant parlementaire et ensuite conseiller politique chez RSCG. Il avait un contact étroit avec la publicité et faisait très attention aux images, il regardait les magazines et lorsqu'il m'a dit cette phrase, j'étais très vexé qu'il n'ait jamais vu mes photos. C'est cette remarque qui m'a donné envie d'éditer mes propres cartes postales et donc d'être vu par Vincent en tant que photographe. Il m'inspire beaucoup pour leur réalisation. Cela fait plus de vingt ans que ça dure et ça continue !


Votre choix des photos pour les cartes postales est très contrasté entre Bernard Arnault et la Yougoslavie, pourquoi ? Est-ce une façon de montrer vos différents talents de photographe ? Reporter de guerre ou photographe de mode ?

C'est comme cela que je suis ! Je peux très bien photographier Bernard Arnault et ensuite réaliser un reportage en Yougoslavie pour finir avec une campagne de publicité pour Chantal Thomass. J'aime autant être dans un sujet profond et soudain, me retrouver dans la frivolité, la légèreté de la vie ! Ces deux aspects m'intéressent autant l'un que l'autre.  Je peux être très sérieux avec vous ou devenir au contraire très léger ! J'aime ce contraste et j'ai besoin de cela pour vivre. Ces deux aspects s'inscrivent dans mon travail photographique.

C'est très amusant, car durant cette correspondance, vous demandez au facteur de bien vouloir acheminer les cartes postales, que s'est-il passé ?

Soudain au bout de 20 ans, cela a piqué sur la ligne et j'ai commencé à écrire à l'administration en leur signalant que des cartes disparaissaient. La poste a mené une enquête et ne les a pas retrouvés, je m'en suis fait piquer environ une dizaine. Cela représente beaucoup de travail : la fabrication de la carte, le choix du timbre, le choix de la photo, la réflexion du texte. Il faut compter environ 2 à 3 heures de travail. Donc le fait qu'elles disparaissent a commencé à me déranger. Afin de contrôler le flux, j'ai changé le fil du courrier et j'ai décidé de les installer dans un placard à côté d'ici. Lorsque je vois Vincent, je lui remets son petit butin et environ une fois tous les deux-trois ans, je lui demande de me les prêter pour les scanner.


Et Vincent, qu'en pense t-il de ces cartes postales ?

Tout d'abord, après 25 ans d'amitié, on finit par avoir un rapport de vieux couple. L'ennui de la conversation est une fatalité, mais cela n'empêche qu'on s'apprécie vraiment. Durant nos déjeuners, on s'amuse à dépouiller le courrier ensemble et il range soigneusement ses cartes postales pour ne pas les oublier. Il y a heureusement chez lui le sentiment d'avoir un trésor, il les garde donc avec beaucoup de soin. Mais cela n'occupe que 10 minutes de notre conversation et c'est très bien comme cela vu que cet échange ne résume pas notre amitié. C'est plutôt notre petite fantaisie.


Donc 500 cartes postales depuis 25 ans, n'avez-vous pas eu envie de publier un livre recueil ?

Depuis quelques temps, je pense que c'est le moment de publier un livre et j'en ai donc parlé avec des éditeurs. Cependant, je ne veux pas faire n'importe quoi avec ce projet. Pour avoir publié quelques livres, je sais que la promotion est importante et je ne veux pas que ce livre finisse dans les archives. Je prends mon temps, j'espère que cette interview déclenchera l'envie d'un éditeur. En même temps, plus ce livre sera publié tard et plus il aura d’intérêt. Peut-être que je vais dire "Vincent, tu me fais chier, maintenant je vais écrire à ta fille" ? Par exemple, dans "La promesse de l'aube" de Romain Gary, sa mère a préparé des courriers pour une période de trois ans après sa mort ! Gary continue donc d'entretenir une correspondance avec sa mère alors qu'elle est morte ! Je pense aussi au livre "Lettres à un inconnu". Il y a des correspondances qui ont plus de force lorsqu'on en connait l'épilogue et nous concernant, nous en sommes encore loin. Lorsque je regarde les cartes postales des 10 premières années, c'est pitoyable en terme d'écriture... Cette série m'a vraiment appris à écrire, l'esprit évolue. Au fond, paradoxalement, je ne suis pas pressé de continuer, car j'ai aussi envie de voir ce qui va se passer. Je fais confiance à la vie et on verra ?

On sent que vous prenez un soin particulier à créer ces cartes postales, comment procédez-vous ?

J'imprime un dos de carte postale qui est le même depuis le début de la correspondance et qui est l'invention d'une société que j'avais créée avec Chabant, mais qui n'a jamais existé(rires). J'imprime la photo sur une feuille de papier que je colle sur du papier légèrement cartonné, cela donne une carte postale un peu épaisse. Un ami photographe m'a dit "au fond, c'est presque comme si je tenais un blog" sur lequel je poste des photos, sauf que c'est plus travaillé, car il y a un choix précis de la photo associée au choix du timbre et de la phrase.


Les photos sont prises exclusivement pour les cartes postales ou bien elles proviennent de commandes et autres séries ?

Je me suis toujours demandé comment un morceau de musique était fabriqué? Et en fait, je me suis beaucoup intéressé au sujet, j'ai appris que cela vient soit des paroles, soit de la musique (dans ce cas on trouve des paroles pour accompagner la musique), soit c'est écrit sur le coin d'une table en deux minutes. Donc, il n'y a pas de règles ! Parfois, c'est la photo qui m'inspire un texte, parfois c'est un texte que j'ai en tête et qui me fait marrer... je me dis: “ Tiens ce serait bien de faire une photo ? ”J'ai deux-trois textes en stock pour lesquels je pense à faire une photo. Parfois c'est une photo de commande que je récupère pour mon travail personnel, il n'y a pas de règles ! C'est ça qui est génial, c'est à chaque fois une surprise pour moi !

En même temps à l'ère du numérique, cette tradition de la carte postale disparait alors que vos cartes postales existent ?

Ce côté écrit effectivement reste, ce ne sont pas juste des informations qui circulent sur un écran mais, je les scanne quand même car ma plus grande peur est que tout parte en fumée. Je suis finalement un vrai fétichiste de la carte postale.

Les photos que l'on voit sur le site sont les meilleures ?

C'est mon assistant Alexis qui a procédé à la sélection, je n'ai pas le recul nécessaire pour ça et surtout je serai bien trop exigeant.


Vous naviguez entre la photo de mode et le reportage de guerre ?

C'est très agréable de voyager, de dormir dans de beaux hôtels, photographier de belles personnes à regarder, mais pour être un très bon photographe de mode, il faut s'intéresser à la longueur des ourlets et ce n'était pas tellement mon truc... Mario Testino qui travaille pour le magazine Vogue, est capable d'ouvrir un magazine d'il y a 10 ans et de dire qui a créé le modèle, quelle est la saison, etc. Il connaît parfaitement les produits, ce qui n'était pas exactement mon cas.... C'est la raison pour laquelle j'ai décroché de la mode, car je n'étais pas assez bon dans ce domaine... La charnière, c'est qu'en 1989, il y a la chute du mur de Berlin et j'avais lu au lycée un livre qui m'avait passionné à ce sujet. J'ai eu envie d'assister à ce moment historique ! Il faut dire que depuis la fin de la seconde guerre mondiale, nous n'avions pas assisté à un évènement historique d'une telle ampleur. Donc j'y étais. J'ai passé quelques jours à mes frais, vraiment intéressants et ça vaut largement un voyage d'une semaine à photographier de très jolies filles. C'est à ce moment-là que je me suis intéressé à l'exercice du portrait avec un contenu autre que l'apparence. L'histoire, la politique, la littérature, les arts, j'ai décroché de la mode pour cela.

Quel est votre nouveau projet photographique ?

Aujourd'hui, je travaille sur l'homme et son environnement, en ce moment, je réalise une série sur "le travail" en contre emploi de mon sujet sur la paresse (la série des lits), je photographie les gens à leur bureau. C'est les hommes et leur environnement, j'ai adapté ma façon de photographier au sujet. Par ailleurs, je fais un sujet pour un festival de photographie sur des portraits dans le désert. J'adapte mon écriture photographique à mon sujet.  C'est ma façon de faire, je n'ai pas une écriture très précise, on ne reconnait pas mon empreinte comme on reconnaitrait le "noir et blanc" d'Helmut Newton.

C'est un intérêt pour l'humain finalement ?

La forme est toujours au service du fond. Je ne domine pas mon sujet par mon écriture.


Pour revenir à votre nouveau projet photographique autour des bureaux et de l'environnement de travail ?

Ce sera autant un patron du CAC 40 qu'un garagiste. Étonnamment, les gens font moins preuve de créativité dans leur bureau que dans leur lit. On pourrait penser qu'ils font plus attention à leur bureau qu'à leur lit, mais non ! Donc c'est beaucoup plus difficile de trouver des bureaux insolites que des lits originaux. Le choix des bureaux que j'ai envie de photographier est très arbitraire. Lorsque je souhaite photographier une personne c'est parce qu'elle m'intéresse et que forcément, je pense qu'elle a un bureau intéressant. Je vous donne un exemple, j'ai envoyé un courrier à l'aveugle au Gouverneur militaire de Paris. Je me suis dit c'est quand même le chef de l'armée à Paris et je voulais vraiment voir son bureau ! J'étais content, car il a répondu positivement ! Son bureau était situé aux invalides, il était plutôt grand avec une austérité inhérente à l'armée et on sent qu'on est dans un endroit important. Je me suis très bien entendu avec lui donc forcément la photo sera intéressante. Ce n'est pas un bureau insolite, mais quelque chose s'est passé. De la même façon, j'ai rencontré un garagiste totalement allumé de la Jaguar, son bureau était au milieu de toutes ces magnifiques Jaguar, il a posé en bleu de travail. Les photos se construisent comme ceci ! Mais parfois, il m'arrive de consacrer une matinée pour une photo qui ne rend rien, c'est le jeu, il faut savoir perdre.

Vous pensez exposer cette série ?

J'espère vraiment que cette série aboutira sur une exposition photographique.

 

Propos receuillis pars AB
Site : www.thierrybouet.com
http://thierrybouet.tumblr.com/

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