Photographier Paris avec Johann Soussi

portrait: 
Photographier Paris avec Johann Soussi
Interview « Photographes »

Johann Soussi s'inspire de son enfance à Paris. Après avoir quitté son métier de professeur de mathématiques il y a deux ans, ce photographe autodidacte s'est penché vers plusieurs sujets typiquement parisiens, notamment dans sa série "Aller Retour" dans laquelle il descend dans les tunnels du métro. Mais si les thèmes sont précis géographiquement, l'effet et l'esthétique ne sont absolument pas si concrets : Soussi travaille avec le flou.
A l'occasion de l'exposition de sa nouvelle série, "Garde à vous", Johann nous parle de son chemin vers la photographie, de l'évolution (ou pas) de son oeil photographique et de ses multiples partenaires.

Quand j’ai vu votre expo “Aller-Retour” de Nuit Blanche, 2010,  j’ai pris plusieurs exemplaires de cartes postales avec une de vos photos dessus. Je les ai envoyées partout dans le monde, et aujourd’hui, j’ai emmené la seule qui me reste. Qu’est-ce ça vous fait de revoir cette carte et de savoir que vos images ont « voyagé » ?
C’est incroyable – je m’en réjouis complètement. Le fait que vous ressortiez la carte postale, c’est super drôle. Ça me ramène deux ans auparavant. Avant, j’étais professeur de mathématiques. J’ai fait une série sur le Métro Parisien en deux parties : l’aller, et le retour. La première partie, exposée au Bataclan, m’a fait arrêter l’enseignement. J’ai quitté l’enseignement pour me donner totalement à la deuxième partie : le retour. Ca a très bien marché et j’ai proposé mon projet à la Direction des affaires culturelles de la ville, qui m’a donné carte blanche pour trouver un endroit. Et j’ai trouvé cet endroit sous le métro. C’est le meilleur souvenir que j’ai de ce projet photographique. Il a fallu 36 heures d’installation, des rendez-vous avec tous les gens qui ont participé : le réseau d’électricité de Paris, la propriété de Paris….

Est-ce la première fois que cet endroit a été utilisé en tant que galerie ?
En fait, ça avait déjà été proposé, et ça a toujours été refusé, parce que c’est près d’un point d’eau et il y a des problèmes de sécurité. Quand ils nous ont averti de ça, j’ai réfléchi à la meilleure manière de protéger le lieu, pour les rassurer au maximum. Et donc, le directeur de Nuit Blanche est venu en personne pour vérifier le nombre de barrières ; on a fini par avoir cinq vigiles postés, etc. C’était donc la première fois qu’il y avait une exposition dans ce lieu-là. On est en train de réfléchir à la possibilité de pérenniser cette exposition –c’est-à-dire qu’elle ne dura pas seulement un jour mais tout un mois.

Pour revenir à ce que vous faisiez avant, à ce changement de métier : est-ce qu’il y a des éléments de votre métier professeur de maths qui sont restés dans votre photographie ?
Le métier de professeur de mathématiques m’a apporté la rigueur dans le travail, et encore je me trouve mal organisé.

Et visuellement, est-ce que cela joue un rôle ?
C’est drôle - la première lecture de portfolio que j’ai fait, en 2008, a été avec Jean-Claude Demani, conservateur en chef de la BNF. Il m’a dit « Vos photos sont jolies. Vous faites quoi dans la vie ? » J’ai dit que j’étais prof de maths, ce à quoi il a répondu, « Ca se voit. » Il me disait que mes photos étaient trop construites de lignes géométriques. Il m’encourageait à prendre des risques, à m’approcher du sujet. Pendant plusieurs jours, je ne m’en suis pas remis. Mais en fait, il m’a énormément apporté ! Il ne faut pas réfléchir à la photo. Je ne fais pas de mise en scène, je prends les choses telles que je les vois, les choses qui me parlent à ce moment-là. Je me dirige d’avantage vers cette photographie très instinctive, spontanée.

Vous avez un style assez reconnaissable qui s’est développé entre la série « Aller/Retour » et votre nouvelle série « Garde à vous ». D’où viennent les inspirations techniques ou esthétiques de votre approche ?
Je crois que je n’ai aucune culture photographique – je ne sais pas si c’est grave ou pas. J’ai une culture scientifique, c’est indéniable, mais pas photographique. Je vais de plus en plus aux expositions photographiques, mais je n’ai pas de modèle dans le monde photographique. Je pense que c’est bien comme ça. Je connais les grands noms, mais la technique m’importe peu. C’est à dire que la technique ne guide pas ma vue. J’achète mes appareils en brocante – ils doivent être solides et j’aime quand ils se cognent. Après, je commence à connaître les objectifs, mais je ne les connais pas vraiment. Je prends l’objectif qui était avec l’appareil quand je l’ai acheté et j’aime cette approche-là.

Cela me fait penser que vous êtes autodidacte, n’est-ce pas ? Quand est-ce que vous avez commencé à photographier ?
J’ai reçu mon premier appareil photo pour mes 13 ans. Je l’ai laissé dans un coin, jusqu’à mes 19 ans quand je commençais à faire de la photo. J’ai exposé pour la première fois en 2007 et après c’est allé crescendo.

Dans un sens, nous faisons cette interview parce que suite à votre newsletter, je vous ai contacté. Je trouve que vous vous promouvez bien– quelles difficultés trouvez-vous dans cet aspect du métier ?
Déjà, faire les photos, c’est une chose. Et faire tout le reste, c’est une toute autre chose ! Ca fait trois mois que je n’ai pas fait une seule photo. Je suis en mode : se promouvoir, se faire connaître, rentrer sur le marché, etc. C’est un métier ; c’est des dossiers de presse, c’est des coups de téléphone, c’est aller voir les rédactions et leur apporter le dossier papier pour n’avoir aucune réponse parfois…. C’est faire des mailing listes et savoir ne pas envoyer le même mail quatre fois aux mêmes personnes. Être photographe, c’est plein de métiers. Je pense qu’aujourd’hui, un photographe se doit d’être multitâche. À moins d’être bien entouré, d’avoir un agent et tout ça, on ne peut pas se contenter de faire que de la photographie. Je dois tout faire tout seul.

Donc depuis 2010, vous vous consacrez à la photographie. Est-ce que vous voyez une progression ? Est-ce que les choses commencent à se mettre en place gentiment ?
Pécuniairement parlant, non. Maintenant, photographiquement parlant, oui. Et de manière relationnelle aussi. Parce qu’en fait, il y a deux séries qui sont rentrées dans la collection permanente de la BNF. Est-ce que mon œil progresse ? Je ne le sens pas. Je fais les photos de la même manière qu’il y a deux ans. Après, peut-être que je prends plus de risques, mais je n’ai pas l’impression d’avoir fait un grand pas. Je continue à faire mes photos comme il y a deux ans : je garde ma liberté, je photographie qui et ce que je veux.

Si vous continuez donc sur le même élan, qu’est-ce que ce nouveau projet vous apporte ?
Avec « Garde à vous », c’est de travailler avec une institution qui est nouveau. Et ce n’est pas n’importe quelle institution : la Garde Républicaine est militaire, carrée, et ça me fait plaisir de travailler avec eux. Ça a été 9 mois de traçage pour ce projet. Le premier jour, je suis allé tout bêtement vers eux avec mon appareil photo. Je me suis présenté à l’entrée, en avril 2010, et j’ai dit « Bonjour, je veux faire des photos. » Et l’homme qui était là m’a rigolé au nez. Mais j’ai commencé à parler avec lui – 10 minutes, 15 minutes…. et puis il m’a proposé de faire une visite du site avec lui. Ce monsieur, qui s’appelle Ludovic Rousseau, est devenu un ami et c’est par son intermédiaire que j’ai pu commencer à contacter la communication de la Garde ; il m’a donné quelques noms, il m’a fait visiter autres choses. Après neuf mois de rendez-vous, j’ai réussi à avoir l’autorisation pour le projet.

Et c’est à ce moment là que la partie de prise de vue a commencé alors ?
Oui. Avant cela, j’avais commencé à faire un peu le pied de grue à la sortie de la Garde pour avoir quelques éléments pour leur montrer mon œil, et ce que le projet allait donner. C’est très difficile de photographier les chevaux de la Garde Républicaine. C’est impressionnant de voir les répétitions d’escortes du président, où vous voyez 200 militaires, armés avec leurs sabres. Ce n’est pas un exercice facile, contrairement à ce que j’aurais pu penser. Le sujet ne fait pas tout. Je n’ai jamais fait autant de pellicules que sur ce projet-ci. Il y a également des codes militaires, la sécurité, il ne faut pas effrayer les chevaux. C’est aussi un monde qu’on ne connaît pas, surtout quand on est un civil.

Est-ce que, maintenant que vous allez exposer ce projet, vous continuerez à photographier à la Garde ?
J’avais l’autorisation de photographier à la Garde jusqu’en fin décembre. Mais hier, j’ai reçu un mail de la communication de la Garde, pour me dire que ma demande de prolongation de prise de vue a été acceptée. J’ai donc jusqu’à la fin de juin 2013, pour continuer le projet.

Et il y a combien d’images en tout ?
Actuellement, il y en a une trentaine, et je veux avoir 35-40 images en tout. Je pense qu’il y a encore des choses que je n’ai pas photographiées, comme le service vétérinaire.

Pourquoi est-ce que vous avez eu envie de vous lancer dans un tel projet ?
La difficulté de pénétrer ce monde m’a attiré. Je ne suis pas particulièrement attiré par les uniformes, ni par les chevaux. Ce que j’aime, c’est photographier Paris. La Garde Républicaine est un sujet profondément parisien.

A part la suite de « Garde à vous », est-ce que vous prévoyez d’autres projets ?
Il y a un ancien projet, sur la communauté juive orthodoxe de Paris, que je vais continuer – ça s’appelle Farbrenguen. Malgré le fait que cette série ait déjà été exposée, je n’ai pas encore terminé la prise de vue. C’est très profond, mais dans un autre domaine. C’est quelque chose qui me parle. Sinon, il y aussi un sujet sur les aéroports de Paris : Roissy et Orly. Dans laquelle on retrouve aussi la froideur du métro, les lieux de passage un peu glacials. Personne ne s’arrête, personne ne se regarde. Ca s’appelle Tarmac.

Propos recueillis par LG

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