Peter Winfield, un anglais à Paris

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Peter Winfield, un anglais à Paris
Interview « Photographes »

Technicien de la prise de vue et de la lumière, Peter Winfield a longtemps été photographe de natures mortes et de publicité, avant de se consacrer au portrait. Ses rencontres personnelles lui donnent la matière pour élaborer une photo authentique et spontanée mais non moins représentative de son expertise technique, et lui permettent d'exprimer son originalité. Aujourd'hui, avec sa série « Un Anglais à Paris », il met sa maîtrise de la mise en scène au service d'une galerie de portraits fantasques à l'humour ravageur. Rencontre avec cet artisan de la photographie.

Jeannot et Tata © Peter Winfield, série «  Un anglais à Paris »

Vous dites que vous ne vous êtes jamais considéré comme un artiste. Quel photographe êtes-vous ?

Je suis un artisan qui photographie pour gagner sa vie. J'ai longtemps été photographe de natures mortes. Il existe une certaine créativité dans ce domaine, mais il s'agit d'une mise en scène. Il faut rétablir une ambiance et créer une atmosphère qui fonctionne avec l'objet. S'il s'agit d'un plat, on imagine aisément qu'il se trouve sur une table, près d'une fenêtre, ou en extérieur avec le reflet bleu du ciel, par exemple. Pour des catalogues, j'ai photographié des milliers de choses que je fabriquais moi-même, notamment de la fausse nourriture, et je construisais des décors. C'est tout un monde curieux, drôle et intéressant. Personnellement, je trouve plus de plaisir en photographiant des gens; peut-être que cela fait de moi un artiste, mais j'ai gagné ma vie avec les commandes. J'ai arrêté les natures mortes car les rencontres m'inspirent. La photo me donne l'excuse de découvrir des endroits et de faire ces rencontres. J'ai beaucoup d'admiration pour les photographes de reportage, comme Eliot Erwit dont j'ai été l'ami dans les années 70. Son plaisir à lui était de tourner dans New York avec son appareil et de photographier les gens au hasard. Moi je ne recherche pas ça, je ne veux pas être juste un voyeur. C'est l'échange et le contact qui m’intéressent. La photo est faite par eux (le sujet) et moi, et je ne veux pas la prendre à la volée.

Comment en êtes-vous venu à la photographie ?

Je suis un technicien photographe depuis l'âge de 10 ans. Je vivais dans la banlieue nord de Londres. Mes parents adoraient partir en voiture à la campagne pour aller dans les pubs, mais nous enfants, nous n’avions pas le droit d'y entrer. Nous restions donc aux abords de la voiture à s'ennuyer ferme. Mon père avait un peu honte, donc il m'a donné un appareil photo en me disant de prendre la photo des pubs que l'on découvrait à la campagne, comme pour donner une espèce de justification au fait qu'il faisait la tournée des pubs régulièrement. Ensuite il m'a donné un agrandisseur, et des films que je développais dans ma chambre … Le couple qui tenait la boutique de photo où j'achetais mes films m'a proposé de travailler pour eux après l'école et les week-ends. Je vendais du matériel, je faisais des photos de passeport et j'aidais à faire les tirages, mais ça ne m'a pas intéressé de reprendre le commerce quand ils me l'ont proposé. Je suis entré dans une école de photo à 16 ans. L'apprentissage était purement technique, bien qu'on ait eu quelques profs à la vocation plus artistique. Quand j'en suis sorti, j'ai trouvé un emploi dans une société qui faisait des catalogues. Ensuite je me suis lancé en free lance mais je n'avais pas eu de collaboration avec un photographe connu de mode ou de pub, donc c'était un milieu difficile à intégrer en ayant fait des choses techniques et pas très originales avant ça. J'avais du mal à gagner ma vie, alors je me suis lancé dans les natures mortes car je possédais cette technique et j'avais donc quelque chose à vendre. C'était le début de la pub à la fin des années 60. Les natures mortes étaient faites par les suisses et les anglais, alors que les français étaient plus intéressés par la mode.

J'avais mon propre studio. Pour les natures mortes, il y a beaucoup de bricolage, et on utilise de nombreux outils. C'était donc important d'avoir son propre studio, surtout à cette époque quand les outils numériques ne permettaient pas d'avoir autant d'effets. Les retouches étant très coûteuses, il fallait s'arranger pour en avoir le moins à faire, et essayer d'avoir quelque chose d'utilisable tout de suite. Ou bien les retouches étaient prévues et on le savait dès le départ.

À Paris j'ai commencé à faire les portraits des gens qui habitaient autour, juste comme ça, pour mon plaisir. J'ai tellement aimé ça que j'ai compris que j'avais besoin de passer à autre chose. J'adore le contact avec les gens, et curieusement, avec ma connaissance de la nature morte et de la mise en scène, ça a donné quelque chose de bon. C'est en installant le matériel, en éclairant les sujets, souvent chez eux, sur une chaise, en parlant, en mettant le décor en place que la photo se crée. On ne la fait pas au feeling, comme le ferait un photographe de reportage. Pour moi c'est différent, c'est un style qui s'apparente plutôt à du cinéma.

Les Kiosques parisiens © Peter Winfield, série «  Un anglais à Paris »

D'ailleurs c'est cela qui frappe dans vos photos : la mise en scène.

Il y a un choix partagé entre le sujet et le photographe dans l'emplacement et les paramètres techniques. Je me demande: « qu'est ce qui est vraiment typique de cette personne et de cet endroit ? » et « comment le rendre dans la photo ? ».

Comment s'est passé pour vous la transition vers le numérique ?

Je n'ai pas eu de problème particulier car je suis un technicien. Je suis diplômé d'une école de photo dans laquelle j'ai moi-même fait des recherches pour Ilford et Kodak. Je faisais des agrandissements et testais de nouveaux matériels. J'ai toujours été plutôt à jour avec les progrès et, plus tard à Paris, j'ai vu arriver le numérique progressivement. Je travaillais avec ceux qui faisaient des retouches numériques. Ce n’était pas une surprise pour moi. D'ailleurs j'ai aussi commencé à faire mes retouches moi-même, bien que je ne sois pas un expert. Je n'ai pas les réflexes techniques de la retouche mais je sais toujours ce que je veux comme résultat final.

Charlie Schlingo © Peter Winfield, série «  Un anglais à Paris »

Mais le numérique n'a donc pas changé votre manière de travailler ou de prendre la photo...

Ça a changé un tout petit peu; on peut le voir par exemple dans la photo de Mme Chocolat. Tout le monde pense que c'est un buste en chocolat qui se trouve sur la table alors qu'il s'agit d'une photo. J'avais l'idée dès le début. Je voulais faire un portrait d'elle car c'est un personnage. Je suis allé dans sa boutique, et je l'ai photographiée assise derrière la table, sa natte accrochée au-dessus de sa tête avec un fil de pêche. J'ai retouché la photo moi-même pour donner l'impression que c'était un portrait de chocolat. J'avais vu 3 ou 4 professionnels qui n'avaient pas réussi à me donner cet effet. Ils ont la technique, mais parfois trop de technique ne rend pas le résultat vrai. La vérité c'est le photographe qui la connaît. Ainsi le numérique me permet d'avoir une étape de création en plus.

Votre série sur les habitants de Montmartre est touchante, authentique et m'a fait beaucoup rire. Quelle est l'histoire de ces photos ?

Il s'agit d'un travail de plusieurs années, et certaines sont plutôt récentes. Le Ballet des éboueurs date de 2000. C'est l'année où ils ont reçu ces gilets fluorescents, qui m'ont donné l'idée d'un jeu de mot sur le ballet et l'opéra. Je voulais un Noir un Arabe et un Français. C'était une photo pour moi, pour mon plaisir, comme toutes les autres photos de cette série.

 

Riton, grand fan du PSG © Peter Winfield, série «  Un anglais à Paris »

Il y a un fil directeur évident dans la série ; pourtant cette photo ainsi que celle des policiers devant le magasin de poulet sont un peu à part.

Elles relèvent plus d'une mise en scène, alors que les autres n'en sont pas. Les événements représentés ont tous eu lieu. Sur la photo de mariage par exemple, j'ai simplement demandé aux gens de poser, mais cette photo n'était pas prévue ni calculée. C'est un cadeau de mariage que je leur ai fait. Je l'ai prise par hasard un soir alors que je sortais de mon studio, et que je suis tombé sur cette fête de mariage dans un bistrot dans lequel j'étais entré saluer quelques personnes. Je suis revenu avec mon appareil et j'ai fait sortir tout le monde devant le bistrot.

Y' a t il eu plusieurs épreuves de cette photo? Pourquoi arrêter votre choix sur celle-ci, qui est curieuse dans le sens où elle est loin d'être parfaite et statique comme on s'attendrait à ce qu'une photo de mariage le soit: bouches ouvertes, une personne hors cadre... ?

Il y en a d'autres, mais c'est la meilleure, parce qu'ils sont drôles et c'est ce que j'ai envie de rendre dans ma photo. Je voulais aussi rendre une ambiance particulière, le Montmartre des années 80 qui était encore populaire et familial. C'est très représentatif de l'état d'esprit de cette époque.

"Les poulets sont cuits" © Peter Winfield, série «  Un anglais à Paris »

Dans vos photo de pub, on voit beaucoup de choses drôles et originales, on sent votre humour et votre créativité s'exprimer.

J'ai fait une quinzaine de films de pub comme réalisateur. Mon humour et mon deuxième degré ne sont pas bien passés. J'étais chef opérateur pour un réalisateur qui m'avait sollicité pour ma maîtrise de la lumière. Puis j'ai fait moi-même quelques tournages, notamment un petit film. Dans la pub j'aime beaucoup la collaboration. Il y a un créatif, et moi je fournis le service que le créatif demande. C'est toujours meilleur que si l'un des deux le fait seul car chacun ajoute quelque chose du domaine de son expertise.

D'où vient l'idée de votre série Head to Foot? L'intérêt réside dans le décalage entre le haut et le bas des personnages, qui crée souvent une surprise...

C'est venu d'Antoine, un vieillard rencontré dans un bistrot qui avait toujours des chaussures propres, noires et vernies. Son père lui avait dit un jour qu'il fallait juger les gens par les chaussures. Quand les chaussures sont impeccables, les gens sont impeccables. Pour cette série Head to Foot, je ne voulais pas faire de la mode, comme tout le monde en France, ce n'était pas très original. J'aimais bien cette idée de pieds. Ça ne s'est pas fait mais j'avais d'autres idées dans ce style, comme photographier une troupe de danseurs de New York «Trockadero», ces hommes qui dansent en tutu et ballerines, ou ces africains qui donnent des représentations de danse rituelle pour les touristes, masqués et maquillés mais chaussés de Nike.

Hiroshi © Peter Winfield, série « La tête et les pieds »

Une bonne dose d'humour décalé ressort de vos photos. Pensez-vous que ça soit une touche britannique ?

C'est du second degré. Après les natures mortes, j'ai notamment travaillé pour Vogue. Ça m'amusait de mettre une petite touche d'humour anglais pour ne pas être trop sérieux dans ce magazine très chic sur des gens connus, comme Rothschild ou Eddy Barclay. C'est un humour pas méchant, plutôt une petite légèreté pour ne pas trop exagérer l'aspect grandiose de la situation de ces personnages. Ça c'est très anglais, de ne pas trop intellectualiser les choses.

Propos recueillis par JV.

Retrouvez Peter sur son site : http://www.peterwinfield.fr/

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