Les nouvelles réalités photographiques de Joan Fontcuberta

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Les nouvelles réalités photographiques de Joan Fontcuberta
Interview « Photographes »

Joan Fontcuberta, né en 1955 à Barcelone, se consacre depuis une quarantaine d'années à une pratique tant artistique que théorique traitant des relations et des tensions entre nature, technologie, photographie et vérité (dans toutes ses formes, qu'elle soit photographique, historique ou fictionnelle). Ses oeuvres, désormais célèbres, sont tirées d'un univers complètement inventé par l'artiste lui-même mais reproduisent les démarches de vraies études scientifiques ou artistiques, ce qui trouble le spectateur. Étant considéré comme l'une des figures majeures de la photographie plasticienne contemporaine, il développe aujourd'hui une activité plurielle : photographe, théoricien, critique, essayiste, historien, commissaire d'exposition et professeur. Dans cette interview, Joan Fontcuberta nous parlera de son travail personnel, du thème passionnant de la "condition post-photographique" et nous délivrera sa vision sur la photographie contemporaine. Nous évoquerons également avec lui son actualité du moment : le Mois de la Photo à Montréal, qui aura lieu en septembre 2015 et pour lequel il sera commissaire d'exposition.

Les dernières révolutions technologiques ont provoqué une sorte de tsunami. Désormais, la fabrication n'est plus l'exigence d'un photographe, c'est plutôt l'essence, l'intelligence, les intentions qui importent.

Vous avez plusieurs facettes : photographe, théoricien, critique, essayiste, historien, commissaire d'exposition, professeur.... Comment définirez-vous votre travail qui est volontairement à la croisée de plusieurs chemins ?

Ma priorité est d'être un créateur. Il est nécessaire que j'évoque ici l'histoire, mes propres origines : j'ai commencé à travailler dans l'Espagne des années 1970 dans une période de dictature franquiste où la situation de la culture était pénible. La plupart des gens de ma génération ont compris que ce n'était pas possible de rester dans le luxe d'une activité créatrice individuelle, mais qu'il fallait travailler dans la construction d'infrastructures. Cela a nous a amené à organiser des festivals, à publier, à ouvrir des galeries, à faire de la recherche historique, à enseigner, etc... Mais avec toujours comme priorité la création.

Vous réfléchissez sur la fonction documentaire de l'image photographique. Je pense notamment à Fauna où vous jouez entre la fiction et la réalité. A l'ère post-photographique, le document est aussi remis en question. Pourriez-vous m'en parler ?

Le geste documentaire est l'essence de la photographie ou l'a été jusqu'à maintenant. Je pense que le documentaire est un œil à distance. Par exemple, il y a une guerre en Syrie où je ne suis pas présent, mais il y a par contre des reporters qui sont sur place et qui peuvent envoyer des photos. J'ai un accès à cette expérience visuelle indirecte. On peut comprendre la photographie documentaire comme ce regard à distance. Je pense qu'un œil a toujours besoin d'une certaine religion. Je me considère un peu comme un oculiste, un ophtalmologue qui va faire une sorte de vérification de l'œil qu'il soit myope, hypermétrope ou astigmate. Il faut alors faire des corrections. Mon travail consiste à vérifier la qualité d'un regard documentaire.

Pensez-vous que l'on peut être véritablement “photographe” de nos jours puisque désormais tout le monde prétend l'être ?

Après l'homo sapiens, on devient l' « homo photographicus » ! Tout le monde en ce moment fait des photos. Tout le monde devient photographe. C'est dans la génétique de notre évolution. Il faut cependant chercher aujourd'hui où se trouve la qualité photographique. Avec les appareils automatiques, c'est tellement facile de faire des images plus ou moins correctes. Je dirais que la fabrication n'est plus l'exigence d'un photographe, c'est plutôt l'essence, l'intelligence, les intentions qui importent. La création ne s'opère plus dans la production des images mais dans la gestion d'un sens.

Quelles sont les conséquences pour vous de l'impact des technologies numériques sur la photographie ?

La photographie comme moyen, comme dispositif est le résultat de certaines possibilités technologiques d'un milieu intellectuel, économique ou politique... La technologie change les moyens de production d'images. Aujourd'hui, on est témoin d'une seconde révolution numérique. Dans les années 1990, il y a eu une première révolution avec l'apparition des scanners, de photoshop, des appareils numériques, etc., et aujourd'hui il y a une deuxième révolution numérique avec internet, les réseaux sociaux, la téléphonie mobile. L'ensemble de ces révolutions ont tellement changé le concept du photographique qu'on doit aujourd'hui parler de quelque chose d'autre : c'est pour cela qu'on se réfère de façon problématique à la post-photographie. Ce n'est pas un concept qui me plaît beaucoup, mais je ne trouve pas en ce moment un terme qui me conviendrait mieux.

Vous avez déjà parlé d'« écologie des images » et de la nécessité, dans l'excès d'images actuel, de cesser de produire des images que nous avons déjà, avez-vous une vision pessimiste de la photographie contemporaine ?

Non mais je pense qu'il y a trop d'images et une production tellement massifiée qu'il faut faire tout simplement attention et devenir plus exigeant. Cela implique alors qu'il n'est pas nécessaire de répéter des images qui sont déjà faites. Il faut avant tout faire attention, et cela est important, aux images qui manquent : des images censurées, perdues, difficiles à produire. Il faut tout simplement changer la direction de notre démarche et faire attention à ce qui existe. Comme dans la nature, il nous faut adopter des attitudes de respect envers les milieux qui existent déjà. On habite une iconosphère, c'est-à-dire un monde d'images qui est fragile. Il y a un déséquilibre et il faut essayer de soutenir ce qui existe pour ne pas détruire toutes les qualités qui sont déjà là.

Parlons maintenant du Mois de la Photo à Montréal, qui se déroulera en septembre 2015. Pourquoi avez-vous choisi cette thématique de « La condition post-photographique » ?

C'est un sujet qui me passionne. J'essaie toujours de faire une certaine prospection, de deviner ce qu'il y aura dans l'avenir. Cela permet de nous préparer à des situations qui sont en train de changer. J'explique de façon métaphorique que ces révolutions technologiques que je viens d'évoquer ont provoqué une sorte de tsunami ou l'effet d'une chute de météorite. Il y a des photographes qui se sont pas sentis impliqués et qui n'ont pas repéré qu'il y avait quelque chose qui était en train de changer. Cela me fait penser aux dinosaures : il y a aujourd'hui parmi nous des « photosaures » qui travaillent toujours de façon traditionnelle sans comprendre que la réalité change autour d'eux. Par contre il y a des gens qui commencent à envisager un avenir où tout sera différent. J'essaie de réfléchir à ces changements.

Vous avez déjà en partie abordé la thématique de l’ère post-photographique comme commissaire d’une exposition qui a fait débat en 2011, From Here On, aux Rencontres d’Arles. En quoi cette édition du Mois 2015 en différera-t-elle ?

Les Rencontres d'Arles ont permis de présenter un large panorama choisi par un groupe de commissaires que j'avais invités à travailler avec moi sur ce sujet. Quand il y a un comité, il y a toujours des débats, parfois des compromis... Ce n'est pas un choix radical et aussi personnel que celui de Montréal. Le Mois de la Photo est le seul festival que je connais où y a un seul choix de commissaire. Je suis le responsable de toutes les expositions présentées. D'autre part, il faut dire qu'il y a eu aussi un temps de réflexion de 2011 à 2015. Cette approche de la photographie a évolué. Cela me permet de faire un certain bilan. Il y a effectivement une cohérence avec ce que l'on avait déjà présenté de façon préliminaire à Arles et cela sera le moment de faire peut-être une réflexion plus approfondie.

Il y a trop d'images et une production tellement massifiée qu'il faut faire attention et devenir plus exigeant.

Quelles seront les thématiques sous-jacentes de la condition post photographique lors du Mois de la photo ?

Il y aura des axes comme la massification des images. On se pose beaucoup de questions : s'il y a tellement d'images, qu'est-ce que ça veut dire être créateur, être artiste? Quelles sortes d'images doit-on ajouter à la production qui existe déjà ? Quelles sont les frontières entre être un artiste, un amateur ou un simple usager d'un appareil photo ? Dans ce contexte, qu'en est-il de la qualité photographique, du canon photographique ? Comment faut-il valoriser les images, le résultat d'un travail photographique ? Qu'est-ce que le documentaire ? Est-ce que le documentaire qui a un peu été au cœur de l'activité photographique doit être changé, transformé à la lumière de ces nouveaux évènements technologiques ?

Dans le choix des photographes présentés lors du Mois de la photo de Montréal (pas encore dévoilé pour le moment), quel est le lien avec votre travail personnel d’artiste ?

Une des caractéristiques de cette ère post-photographique est que les nuances entre les différents rôles dans les scènes artistiques ne sont plus aussi clairement définies. Les frontières sont brouillées entre la fonction de commissaire, professeur, photographe... Être un commissaire d'exposition c'est aussi être un artiste, c'est également créer, dans un certain sens. Ce n'est pas créer avec mes images, mais avec les images des artistes que j'admire, dont je suis « jaloux ». J'aurais aimé être l'auteur de quelques-uns des projets présentés... Comme artiste, je parle toujours de mes obsessions, des questions qui m'intéressent. J'essaie de raffiner, de sophistiquer mon discours mais le noyau reste toujours le même. En étant commissaire, c'est la même chose : il y a toujours un rapport très proche avec ma démarche artistique

Vos actualités du moment, avant le Mois de la Photo ?

En plus d'être artiste photographe, je m'intéresse beaucoup à l'écriture, à la réflexion que je ne dirais peut-être pas « théorique » — je ne voudrais pas être prétentieux — disons à une réflexion qui se déploie dans des textes d'artiste. On prépare un livre avec la participation de plusieurs auteurs. Je suis très occupé actuellement à l'assemblage de cette publication.

Propos recueillis par Aliocha Boi
aliocha@lesphotographes.com
 

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