Les Cauchemars éveillés de Stéphane Roy

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Les Cauchemars éveillés de Stéphane Roy
Interview « Photographes »

Si Stéphane Roy a évolué dans le milieu Fétish, on ne peut pas dire que ce soit cet univers qui ait inspiré ses séries photographiques, certes cela a été le déclencheur de son étude de l'âme humaine. Car Stéphane avait déjà ce désir d'étudier et de disséquer le subconscient de chacun, celui qui renferme nos cauchemars et nos fantasmes les plus intimes. Et le médium photographique lui a permis d'immortaliser chacune de ces scènes horrifiques et d'en aboutir la scénographie dans les moindres détails.

Peux-tu me présenter ton parcours et m'expliquer ce qui t'a emmené à la photographie ?
Tout dépend de ce que tu entends par parcours. J'ai plutôt grandi en marge de la société, au travers d'un vécu chaotique. L'art est arrivé dans ma vie comme une formidable opportunité de recoller à la réalité et aux gens. J'ai ainsi pu exprimer mes réflexions, tout en agissant en observateur de la race humaine. À la base, je faisais dans la vidéo-performance, principalement dans des lieux publics. Un jour, j'ai commencé à considérer la photographie comme pouvant être autre chose que la simple trace d'une action réalisée. Tandis que je lâchais peu à peu la performance, cette idée a fait son chemin dans ma tête. J'aime toutes les possibilités qu'offre ce médium. Je pouvais à la fois rester dans mes recherches entamées, tout en y ajoutant d'autres dimensions comme l'aspect cinématographique présent dans mes travaux.

Tu es un photographe autodidacte et pourtant tu as une lumière toujours parfaitement maîtrisée. As-tu suivi des formations afin de parfaire tes connaissances ? Est-ce que tu retouches tes photos ?
Je suis sorti d'un cursus littéraire, avec une spécialisation en arts plastiques. J'ai ensuite intégré la fac d'arts plastiques. Si ces études m'ont permis d'apprendre énormément d'un point de vue théorique (histoire et philo de l'art), néanmoins, j'ai été frustré quant à l'aspect technique qui était inexistant. Du coup, j'ai appris tout seul à force d'enchaîner les expériences et les rencontres. C'est vrai qu'il y a une grande part instinctive dans ma pratique. Toute ma démarche reste très artisanale : j'aime fabriquer mes décors et certains éléments de mes mises en scène. Bien sûr, j'ai beaucoup de chance d'être entouré de personnes talentueuses qui ont confiance en moi et me suivent dans mes idées. Étant perfectionniste, je suis en perpétuelle quête d'apprentissage, presque obsédé quant à mes erreurs et mes points faibles. Je veux continuer d'apprendre et d'évoluer et je sais que la route est encore longue. Mais cela est une très belle aventure qui se dessine jour après jour. Concernant mes retouches, je préfère être le seul à travailler mes images. Par contre, la base même de ma démarche me conduit à faire en sorte d'avoir le moins de travail à faire en post-prod. J'aime et je tiens à ce que tout soit réel. Cela rajoute à mon sens une dimension supplémentaire quant au résultat final.

Ce qui m'étonne beaucoup c'est que tu viens de la scène graffiti et je ne ressens pas cette inspiration dans tes photos ? C'était une envie d'explorer d'autres univers ?
Disons que lorsque j'étais gosse, je dessinais tout le temps. Et quand mes cahiers étaient remplis, j'attaquais les tables et murs de l'école. À l'époque du collège, j'étais à fond dans la culture hip-hop. J'écrivais, je dansais et je poursuivais le dessin à travers le graff. Il y avait pas loin de chez moi un gigantesque hôpital psychiatrique abandonné. J'ai passé un grand nombre d'heures à squatter là-bas, mon sac rempli de bombes, quelques sketchs griffonnés sur papier, le walkman sur les oreilles et l'odeur enivrante de l'aérosol. Je n'étais pas un taggeur vandale cherchant à laisser son blaze partout, bien au contraire. J'aimais rester dans l'ombre, prendre mon temps de mettre en place mes idées et de les construire directement sur les murs abandonnés de la civilisation. Du coup, je ne saurais te dire si on peut trouver une connexion avec mon travail actuel. Pour ma part, tout a vraiment débuté lorsque j'ai intégré le lycée, sous l'enseignement de Pierre Pilonchéry. C'est de là qu'est né ma démarche avec la performance. Mais bien entendu, il n'y a jamais de fumée sans feu...

Tu as beaucoup évolué dans le milieu Fetish, est-ce que c'est un univers qui t'inspire ?
J'ai découvert le milieu underground (dont la scène Fetish) en arrivant à Paris en 2009. C'est à cette époque que j'ai commencé la photo. Du coup, c'est devenu un peu comme une cour de récré où j'aimais faire la fête avec mes amis. L'ascension a été rapide pour moi dans ce milieu-là et je pense que c'est principalement parce que je ne suis pas un photographe Fetish. Je ne me réclame d'aucun univers si ce n'est le mien. Bien entendu, un nombre incalculable de choses m'inspirent et le monde Fetish en fait partie. Du coup, les opportunités se sont accumulées au fil du temps, ce qui m'amène aujourd'hui à voyager toujours plus loin. La scène Fetish m'a apporté pas mal de choses, mais le monde reste le plus grand terrain de jeu qui m'intéresse.

Comme se dessinent les scénarios des mises en scène photographique de tes séries ? Comme cet homme qui se transforme en rose ?
Les idées surgissent naturellement, telles des flashs dans ma tête dessinant une image assez détaillée d'un concept, d'un personnage, voir même d'une scène dans sa totalité. Donc je prends des notes et je gribouille brièvement cela avant que ça disparaisse (ou que ça s'accumule jusqu'à me plonger dans l'insomnie). Je n'ai pas à me poser devant une page blanche pour créer, mais ma copine râle quant à la quantité de pages que je laisse trainer partout. Pour l'Homme aux roses, à la base, j'ai dessiné le portrait de ce personnage. Il s'inscrivait parfaitement dans la suite de mes projets et je savais déjà comment j'allais l'utiliser. Quelques mois après, j'ai rouvert mon carnet de croquis et j'ai commencé à réfléchir à une toute autre option que je n'avais encore jamais exploitée : étant très attaché aux principes de mutation et d'évolution, pourquoi ne pas mettre en scène l'histoire même de ce personnage ? Ainsi, au lieu d'être un personnage secondaire dans mon casting, il aurait lui-même son propre rôle ! J'ai donc fait les esquisses de son évolution, ce qui m'a amené à fabriquer le masque et le procédé même pour exécuter cette mutation (oui, comme toujours, tout est réel. Il n'y a pas eu d'éléments rajoutés sur Photoshop). À la base, je voulais que ça soit uniquement de l'autoportrait. Mais pour des raisons techniques, cela était impossible. Le masque recouvrait mes yeux et je voulais absolument contrôler la mutation du début à la fin... J'ai donc proposé le rôle à Ludovic Kiowski qui a été emballé par l'idée d'incarner ce personnage.

Dans une interview tu dis "l'être humain est ma poupée vaudou" j'ai adoré cette métaphore, peux-tu développer ?
L'espèce humaine est une race très complexe, avec un potentiel d'évolution incroyable. Elle m'inspire autant qu'elle m'intrigue. Afin de mieux la comprendre, j'ai commencé à l'étudier en introduisant des perturbations dans le quotidien des gens (par le biais de mes performances). Cela a évolué sous la forme photographique, aussi bien concernant les projets en question, comme l'expérience même des séances photos et de tout ce qui s'y rattache. Comme un gosse qui arrache les ailes d'une mouche afin de voir comment l'insecte va réagir, je plante mes aiguilles et j'observe.

Tu parles également de ton utilisation des masques et de l'étrangeté de Freud, peux-tu m'en parler ? Comme j'ai trouvé cette explication également très intéressante.
Les masques ont toujours exercé une grande fascination chez moi, depuis tout petit. Et puis tu grandis et tu te rends compte que d'autres masques, plus subtils et pas forcément visibles existent tout autour de nous. Tu prends conscience des degrés des choses, jusqu'à ton propre inconscient. Pour ma part, certains troubles psychologiques ont grandement chamboulé ma perception des choses. Quelques années plus tard, j'ai commencé à étudier tout ça. Un jour, j'ai découvert cet essai de Freud concernant ce qu'il appelle l'inquiétante étrangeté. Il s'agit, grossièrement et pour faire simple, de vivre une situation étrange, comme si un bug plus ou moins intense intervenait dans la réalité de la personne. Face à ce malaise ressenti, Freud en est venu à déduire que ce sentiment d'inquiétante étrangeté marquait le retour à la réalité de quelque chose qui avait été enfoui dans l'inconscient. La dimension psychologique et notamment le rapport identitaire ont une place centrale dans mon travail.

Tu es directeur artistique du cabinet des curieux et tu organises donc des expositions etc. Comment choisis-tu les photographes que tu souhaites exposer ?
J'ai arrêté de travailler pour le cabinet des curieux, il y a quelques mois, mais c'est avec grand plaisir que je peux répondre à ta question. Lorsqu'il s'agit d'une exposition collective, le thème va permettre de définir le choix des artistes exposés. Bien entendu, l'intérêt est de proposer quelque chose de complet et de qualité. Ainsi, le choix des artistes va dépendre de nombreux facteurs, en dehors des contraintes d'argent et d'espace. Si une galerie possède un certain nombre d'artistes réguliers, il est important de renouveler au maximum en présentant un certain pourcentage de nouveaux artistes (des jeunes émergeant jusqu'aux pointures internationales) qui n'avaient encore jamais figuré sur les murs de la galerie. Les artistes peuvent se correspondre ou s'opposer, conduire vers une certaine réflexion tandis que l'autre amènera à une pensée inverse. Les sujets amènent souvent de nombreuses possibilités et chaque artiste possède sa propre singularité. Au final, tout ce qui compte est que le tout soit supérieur à la somme des parties. Organiser une exposition, c'est avant tout mettre en place une proposition destinée au public.

Tu as également un livre commercialisé au sein de la maison d'édition Ragage, est-il toujours en vente ? Il contient les photos du site ou d'autres séries supplémentaires ?
Le livre n'est malheureusement plus en vente. Tout le premier tirage a été écoulé à sa sortie, mais l'éditeur a tout de même mis la clé sous la porte. Il m'avait averti en me disant que je serai le dernier qu'il publierait, mais je ne pensais pas que ça s'arrêterait aussi soudainement. Du coup, je crois que quelques exemplaires se baladent encore dans la nature, mais pour l'instant je n'ai pas cherché à trouver un nouvel éditeur.

Ce projet proposé par les éditions Ragage m'avait intéressé puisqu'il m'offrait la possibilité de clore un chapitre. Ainsi, ce livre est un concentré des ingrédients de mon univers. Il contient une sélection large et complète de mes débuts en photographie. Construis volontairement sous la forme d'un premier EP en musique, je tenais à ce qu'il soit le témoin de mes débuts. L'origine du monstre en quelque sorte. Sachant déjà vers où je veux aller, avec de nombreuses séries en tête, je peux d'ores et déjà dire que chaque projet futur contient ce "parfum" issu de la source première.

J'aime beaucoup la photo de cette femme très raffinée enceinte qui fume avec tous ses bébés à ses pieds, peux-tu me raconter l'histoire de cette photo ?
Ce projet est intervenu à un moment particulier de ma vie. J'avais envie de me pencher sur une image maternelle complexe, glaciale et distante (je me rends compte que pour une fois, j'ai choisi une modèle allant à l'opposé même de mon personnage !). Bien entendu,  je n'irai pas plus loin concernant le fond même du projet en question. À toi de me dire ce qu'elle t'évoque !

Comment s'est déroulée ta collaboration avec Rick Genest ? À quelle occasion as-tu pu organiser cette séance ? Comme il est très difficile d'accès.
On organisait l'expo Beautiful People au Cabinet des Curieux. Le projet était de dresser un panorama des figures ayant marqué la scène underground mondiale depuis plusieurs décennies jusqu'à aujourd'hui. Donc très naturellement j'ai voulu inclure Rico dans la sélection. J'en ai parlé à son agent et il a tout de suite été emballé par le projet. Puis cela a commencé à prendre de l'ampleur d'un point de vue médiatique. Du coup, ils ont proposé de faire le déplacement à Paris et qu'on organise quelque chose tous ensemble. De mon côté, j'avais été touché par l'histoire personnelle de Rico. J'avais déjà quelques idées en tête, notamment de faire un portrait de lui avec un bébé entre ses bras. On s'est rencontrés à Paris, le jour même de sa dédicace qu'on organisait à la galerie. Le courant est passé immédiatement. Rico est très cool, entier et sincère. Il évolue dans un milieu qui n'est pas facile, mais il reste lui-même. Le lendemain a eu lieu le shooting. Ce fut une superbe expérience! On s'est revus il y a quelques mois à Paris et, sans en dire d'avantage, le futur devrait nous amener à bosser à nouveau ensemble.

Les femmes sont quand même un sujet plus que central dans tes compositions, est-ce une fascination pour la gente féminine ?
Bien sûr! Qu'y a-t-il de plus beau en ce monde que la gente féminine?! La femme, c’est l’histoire de ma vie. Plus qu’une simple source d'inspiration motrice dans mon travail, je pense que la femme représente la part que j’aime le plus en l’être humain. Il y a là une grande admiration, mais surtout un amour sincère, empli d’humilité et de respect. La gente féminine possède cette élégante complexité qui, au-delà de son aspect presque mystique et mystérieux, est un véritable langage en soi. Bien peu de gens cherchent à en comprendre le sens et sa subtilité. Il y a cette magie alchimique qui s’opère. Leur sensibilité et leur fragilité font également leur force. Elles parviennent à porter un regard sur le monde et sur les cœurs avec une intelligence humble. Qu’elles soient protectrices ou destructrices, miel ou poison, mon sourire de gosse attardé ne cesse de croître à chaque fois que j’ai l’honneur de goûter à leur présence. Et puis soyons honnêtes ! Les femmes gouvernent le monde (ou en tout cas, le devraient).

Quelle est l'idée de ta prochaine série photographique ?
Pour l'instant je vais essayer de poursuivre mes Cannibal Flowers, ainsi que d'autres projets en attente. Et parallèlement à cela, j'aimerais te dire que je n'ai qu'une série photo sur laquelle je vais me focaliser, mais non... Comme d'habitude, j'en ai cinq en tête, toutes bien différentes les unes des autres et représentant à chaque fois de vrais défis. Bref, l'aventure est loin d'être terminée.

Propos recueillis par AB

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