Le voyage dans le temps de Martin Becka

portrait: 
Le voyage dans le temps de Martin Becka
Interview « Photographes »

Martin Becka est un photographe d’origine tchèque qui s’est intéressé dès le milieu des années 1980 à l’histoire et de la photographie et à ses procédés pré-industriels. Ses travaux, qui ont acquis une certaine notoriété, sont régulièrement exposés depuis le milieu des années 1990. Il enseigne les procédés relatifs aux négatifs papiers à l’Institut national du patrimoine de Paris et est représenté par la galerie East Wing à Dubaï. Le travail de Martin Becka est complètement déconcertant. En utilisant des procédés photographiques qu’utilisaient les pionniers de la photographie pour prendre en photo des villes ultra-modernes, Becka plonge le spectateur dans une faille temporelle. Un véritable voyage dans le temps. Pour prendre ses photos, il doit se montrer très patient. A l’opposé du numérique, l’image se construit petit à petit. Le photographe doit fabriquer ses négatifs et les développer après la prise de vue. Dans cet entretien avec lui, nous verrons ce qui le pousse à utiliser ces procédés photographiques d’un autre âge et nous essaierons ainsi de comprendre son travail photographique.

Je l'ai rencontré dans son atelier en banlieue parisienne. Entouré de ses outils de travail, de sa chambre photographique et de ses clichés, Martin Becka nous parle de son travail et nous livre ses impressions sur la photographie en général.

“La photographie possède des possibilités extraordinaires avec une large palette d'outils qui n'a jamais existé jusque là.

Quand et comment êtes-vous venu à la photographie ? 

Je suis venu à la photographie en deux étapes. D'abord quand j'étais petit, avec mon grand-père et mon père qui faisaient de la photo en noir et blanc. Régulièrement, la salle de bain était occupée par un agrandisseur et quelques cuvettes de produits, au grand dam de ma grand-mère et de ma mère qui n'arrêtaient pas de râler. Ça a commencé comme ça. Je regardais ça de loin et je trouvais ça fascinant. La deuxième étape s'est déroulée lors de la fin de mon adolescence où j'ai fait une école de cinéma et pris conscience que j'aimais tout ce qui touchait à l'image. J'ai passé ensuite un CAP photo pour essayer d'avoir un minimum de compétences techniques, pour être en mesure de faire des images.

No man's I... 1997 ©Martin Becka

Avez-vous toujours utilisé des techniques anciennes et pourquoi ce choix actuel qu'on pourrait dire anachronique dans l'ère du tout numérique ? 

Pas du tout. Au départ j'ai utilisé, ayant eu une carrière de photographe de presse pendant plus de 20 ans, de la photographie argentique. J'ai fait des choses très différentes : des sujets magazines, de la politique, de l'actualité sociale. J'ai connu la phase où il avait très peu de couleurs dans la presse en général. On développait les films, on faisait les tirages, on distribuait dans les journaux et on gagnait ainsi un peu d'argent. Une période un peu dure mais « rigolote ». Pendant mon CAP, j'avais un professeur, Claude Chevaleyre, qui m'a fait découvrir qu'il y avait autre chose dans la photographie que l'industrie argentique. Il m'a montré des choses qui m'ont intéressé et que j'ai gardées dans un coin de ma tête. Puis, par le hasard de la vie, j'ai rencontré trois personnes : le couple Sudre et Denis Brihat qui ont été les grands promoteurs de l'idée de la photographie en tant qu'art. Par leur intermédiaire, j'ai vu des techniques et des manières de penser différentes. Je me suis documenté au fur et à mesure sur les procédés pré-industriels. Puis je me suis lancé et cela s'est traduit par cette dynamique actuelle de travailler avec ces techniques anciennes.

Qu'est-ce qui vous intéresse dans ce décalage temporel qui vous amène à photographier des villes ultra-modernes comme Dubai ou des quartiers d'affaire comme la Défense à Paris en utilisant des procédés anciens ? Quel est l'effet escompté ?  

Pour moi, dans la photographie, il y a tout d'abord une dimension esthétique mais nous devons aller plus loin, nous interroger sur la période dans laquelle nous vivons et nous poser des questions sur l'avenir. Comment peut-on parler du présent, avec un certain recul, dans le flot d'images qu'il y a aujourd'hui avec le numérique ? Qu'est-ce que l'image et pourquoi compte-t-elle ? Je revendique la notion d'objet photographique, ce qui m'a amené à choisir ces techniques-là. La notion du décalage dans le temps est aussi primordiale : je cherche à faire une archéologie du présent. Au travers des sujets que j'ai choisis et à la manière dont je les traite, j'essaie de me propulser dans le futur et d'avoir un regard sur le présent, presque comme si j'avais un regard archéologique face à la découverte d'une ancienne civilisation.

Cela m'intéresse car je pense que c'est l'une des rares possibilités de parler du présent dans cette rapidité dans laquelle nous fonctionnons et par rapport à cette avalanche monstrueuse d'images face à laquelle nous sommes aujourd'hui confrontés. L'image est désormais partout : à la télévision, dans les journaux, sur internet, sur les téléphones portables. Le nombre de clichés qui sont produits sur la planète en une journée est incroyable. Je suis à contre-pied de cela. Par exemple, à Dubai, quand je réussis à faire quatre ou cinq prises de vue avec 50 kilos de matériel (dont une chambre photographique 40x50 cm) à déplacer et à mettre en place dans la journée, c'est déjà pas mal. Il y a un certain nombre de contraintes de fabrication puisque je pars de rien. Le matin même de la prise de vue il faut fabriquer le négatif sur lequel va être enregistrée l'image et le développer au retour. Sans rentrer dans les détails techniques, je pars d'une feuille de papier à dessin et de produits chimiques pour fabriquer mon négatif. Les temps d'exposition se comptent par minutes ou dizaines de minutes en cas de lumière défavorable. Le développement et autres traitements exigent plusieurs heures. Le positif qui sera fait plus tard nécessite autant d'opérations. La production d'une journée de prise de vue dépasse rarement 5 / 6 images négatives.Je suis dans une certaine démarche de lenteur. L'image est pensée, construite. L'approche est complètement différente.

Dubai transmutations 2008 , négatif papier ciré (procédé Le Gray) ©Martin Becka

Pourriez-vous être plus précis sur ce que vous entendez par « objet photographique » ? S'agit-il de l'importance que vous accordez au matériau photographique ? 

Quand je parle d'un objet photographique j'évoque une image photographique matérielle aux caractéristiques spécifiques. Je parle bien évidement en premier lieu des photographies dont la destinée est d'être montrée au public dans des expositions. La complexité de la beauté d'un tirage photographique avec ses matières, sa présence, sa profondeur qui en font toute la subtilité – que cela soit un tirage gélatino bromure, un tirage platine, un dye transfer, un tirage charbon, un daguerréotype, un tirage papier albuminé ou encore une sortie jet d'encre sur un papier pertinemment choisi – ne peut être restituée par un écran. Pouvoir toucher et sentir les matériaux d'une image procure des sensations qu'une image virtuelle ne pourra jamais apporter. Le choix d'un papier, d'une technique pour l'image finalisée fait parti du vocabulaire photographique de l'auteur et s'il est choisi avec à propos, cela donnera encore plus de sens à l'image. Se limiter à une représentation sur l'écran reviendrait non seulement à resteindre le très riche vocabulaire photographique mais placerait le spectateur dans un mode perceptif fondamentalement différent. Dans le premier cas l'image est vue grâce à la lumière réfléchie par le tirage, dans le second cas l'image est le résultat d'une projection de points lumineux d'une grille composée de couleurs primaires, on ne voit pas la même chose.

Même si les modes de diffusion récents ont provoqué des bouleversements majeurs et interrogent le statut de la photographie, la notion d'objet photographique reste d'actualité à mes yeux parce que cela me semble être malgré tout le point de passage incontournable quand on souhaite accéder à la richesse de possibilités du média. J'y reste d'autant plus attaché qu'à mon sens la palette du photographe n'a jamais été aussi riche depuis l'invention de la photographie et que des hybridations formelles entre argentique, alternatif et numérique, inimaginables il y a encore dix ans, ouvrent des possibilités inédites.

Que pensez-vous du retour en force du noir et blanc ? Beaucoup de photographes contemporains retravaillent avec le noir et blanc même avec le numérique.

J'aime beaucoup le noir et blanc, c'est par là que j'ai commencé. Photographier en noir et blanc exige un exercice du regard. C'est une écriture avec la lumière bien particulière, tout se résume au contenu à la lumière, au cadre. Je dirais que c'est exigeant et radical. A l'époque de l'argentique les combinaisons film (marque, sensibilité) et révélateur, puis papier du tirage et révélateura, qu'on ajoute à l'habilité du tireur, contribuaient aux identités très marquées de certaines œuvres. Des tirages de Edward Weston, de Ansel Adams, Ray Metzker, Eugène Smith, Bill Brandt, Josef Sudek ou Mario Giacomelli parmi d'autres sont très caractéristiques. Quand on explore les possibilités du noir et blanc argentique on découvre que des pans entiers s'ouvrent. L'image noir et blanc peut prendre des couleurs et structures inattendues au travers de virages, mordançages ou chimigrammes entre autres. Il faut avoir vu des tirages de Denis Brihat  ou des chimigrammes de Pierre Cordier pour se rendre compte de tout ce qui est possible d'obtenir d'une simple feuille de papier photographique noir et blanc. Je ne peux donc que me réjouir du retour du noir et blanc que vous évoquez.

Pour celui qui a aujourd'hui envie de pratiquer la photographie argentique noir et blanc, développer ses films et faire ses tirages, les possibilités restent largement ouvertes. Un équipement de base (appareil argentique et équipement basique de labo en occasion) ne revient pas plus cher qu'un réflex numérique entrée de gamme. Sur le marché il reste encore pas mal de films et papiers. Les appareils numériques offrent une foule de possibilités et des caractéristiques intéressantes, mais je ne suis pas séduit par les photographies noir et blanc qu'ils produisent en sortie directe et qui restent assez éloignées du noir et blanc tel que je l'ai dans l'oeil. La conversion en post production à partir du RAW permet par contre d'obtenir d'excellents résultats. Je reviens vers la notion de l'objet photographique pour ne pas laisser l'image sur l'écran. La question du support pour un tirage numérique joue un rôle important. Pour les tirages mat certains systèmes comme la Piezzography permettent d'obtenir de très belles impressions sur des papiers de qualité. Le rendu s'apparente cependant davantage à un tirage platine qu'à un tirage argentique. Pour les papiers brillants c'est une autre affaire. Dans l'argentique l'image est à l'intérieur d'une couche de gélatine, en numérique l'image est un dépôt d'encre à la surface. Dans un cas il y a de la profondeur, du relief. La perception est à mon goût bien moins séduisante dans le second cas.

Dubai transmutations 2008, tirage contact papier

Vous enseignez actuellement. Quelle est l'importance de la transmission de votre approche photographique ? 

J'essaie de transmettre ce que j'ai appris techniquement depuis pas mal d'années. Quand je me suis intéressé à certaines techniques dans les années 80, on repartait quasiment de zéro. Le savoir-faire, les gestes s'étaient perdus et il a fallu les retrouver, les réinventer. L'échange avec d'autres personnes qui s’intéressaient aux techniques pré-industrielles, différentes de celles que j'utilisais moi à l'époque, cet échange a été très enrichissant dans la mesure où on arrive à extrapoler, à partir de l'expérience de quelqu'un, quelque chose qui servira dans son propre travail. Toutes ces techniques prennent beaucoup de temps et demandent énormément de patience. Le fait de les apprendre et de réitérer les gestes permet quelque chose de très important : une compréhension de l'histoire de la photographie. On peut avoir une très grande connaissance théorique, mais il y a parfois des impossibilités pratiques.

Dans la transmission, j'enseigne actuellement des techniques différentes à des futurs restaurateurs, mais j'ai enseigné aussi en école d'art. Mon credo est de dire que la photographie possède des possibilités extraordinaires avec une large palette d'outils qui n'a jamais existé jusque là. Aujourd’hui, on peut aussi bien utiliser des procédés alternatifs que de la photographie argentique ou du numérique. Pour quelqu'un qui se donne la peine de maîtriser cette dimension technique, cela l'autorise également à se donner des outils de création inédits. On peut envisager des mélanges entre différentes techniques, ce qui peut être porteur d'innovations. Ce qu'on peut essayer de transmettre est d'amener chaque étudiant à avoir un regard critique. La photographie est un chemin individuel. On peut s'inspirer mais il faut trouver son propre chemin, il faut le tracer, avec souvent des difficultés. On peut rencontrer de temps en temps des choses qui n'ont pas nécessairement un grand intérêt. On voit certains courants à la mode qui peuvent être très forts par moment, innovants mais sont souvent répétitifs quand il y a de trop nombreux suivistes. Il n'y a plus aucun intérêt quand tout le monde fait la même chose.

Propos recueillis par Aliocha Boi
aliocha@lesphotographes.com
 

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