Le métier d'iconographe : Anaïck Bourhis et Véronique Masini pour Gallimard

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Le métier d'iconographe : Anaïck Bourhis et Véronique Masini pour Gallimard
Interview « La photo et le livre »

Avec l'aimable autorisation du Jeu de Paume, photo par LG

A la question "qu'est-ce que c'est l'iconographie ?" voici deux femmes passionnées par la photographie et le partage des image, qui vont pouvoir nous en dire un peu plus. Le métier d'iconographe issu de la communication visuelle, est fortement soutenu par la photographie. En voyant des milliers de photos par jour, il est nécessaire de posséder un oeil pour trouver La Bonne Image qui viendra illustrer un sujet.

Couverture, "Musique(s)", collection Thotème, éditions Gallimard Jeunesse

LG : Pouvez-vous définir le terme d'iconographie ?

AB : L'iconographie c'est la recherche d'images dans le but d'illustrer, entre autre, des livres, des magazines, des films. Ces images peuvent être de natures différentes, photographie ancienne ou contemporaine, peintures, gravures, objets d'art, bref tout ce qui est visuel. Notre travail consiste à effectuer des recherches auprès de différentes sources (photographes, agences de photo, archives publiques ou privées, musées, etc) et de sélectionner de façon pertinente les images qui apporteront une information intéressante tant sur la forme (qualité artistique et esthétique) que sur le fond (qualité documentaire ou de témoignage).

pages extraitent d'un guide de la collection les Encyclopédies du Voyage, éditions Gallimard Loisirs

LG : Votre métier est centré sur ce travail de recherche, et de documentation de ces images ?

AB : Voilà, c'est bien ça, mais il y a aussi l'aspect juridique qui est de plus en plus fondamental. Il faut que nous ayons toutes les autorisations de publication. Il y a eu beaucoup de procès et de dérives ces dernières années sur la revendication du droit à l'image, ça c'est un peu apaisé grâce notamment à l'action de l'Observatoire de l'image. Nous devons rester vigilants.

VM : Il y a deux niveaux à prendre en compte dans une oeuvre visuelle : le droit d'auteur relatif à celui qui a créé l'oeuvre, et il y a  aussi ce qui est représenté dans l'image, une personne, un monument, etc, et ça relève du droit à l'image. Pour faire un reportage photo dans une école, il faudra que le photographe ait obtenu les autorisations de l'école pour entrer dans le lieu, puis celle des parents. Et si nous, iconographes sommes amenées à publier ce reportage, nous devrons nous assurer que ces démarches préalables ont bien été faites.

pages extraitent de "Musique(s)", collection Thotème, éditions Gallimard Jeunesse

LG : Comment avez-vous débuté dans ce métier ?

AB : J'ai fait des études d'histoire de l'art à Rennes, pendant lesquelles j'ai travaillé aussi avec un photographe qui m'a vraiment sensibilisée à la culture de l'image photographique. Quand j'ai débuté chez Gallimard, j'ai eu la chance de travailler sur une collection de guides de voyages sur la Bretagne dont je suis originaire, je me suis tout de suite sentie à l'aise dans ce métier, alors même qu'on m'avait prévenue de certains prétendus désavantages : mal considéré, mal payé, c'était pas faux mais aujourd'hui je ne regrette pas ce choix, au contraire !

VM : J'ai moi aussi commencé par des études d'histoire de l'art, pendant deux ans, puis je suis rentrée à l'Ecole Nationale Supérieure de Photographie d'Arles. Lorsqu'on fait cette école c'est dans l'idée d'être photographe, mais quand j'en suis sortie j'étais un peu moins sûre de moi. Ce sont plutôt les rencontres faites pendant ces études qui ont guidé mes pas et qui m'ont mené vers l'iconographie en participant à des projets audiovisuels avec l'atelier EcoutezVoir et des missions avec l'agence Magnum. Ce qui me passionne c'est de travailler avec des images, que ce soit les miennes ou celles des autres peu importe. J'aime me confronter à cette matière et la faire vivre en fonction des projets.


Folio, éditions Gallimard

LG : En considérant un texte, comment décidez-vous quelles images vont servir à illustrer ce texte ?

VM : Quand j'ai un texte à illustrer, après lecture, je fais une analyse rapide afin de repérer les sujets importants. Par exemple, un article sur Christian Dior et sa maison de couture, je sais tout de suite qu'il faudra chercher des portraits de lui en studio ou bien dans son atelier de création, je note les collections qui sont évoquées, les dates clés de sa vie, etc. Après avoir listé les sujets potentiels à rechercher, nous nous réunissons avec la rédactrice en chef et le directeur artistique pour préciser ensemble l'orientation visuelle, puis je commence les recherches en m'adressant aux archives de la maison Dior. C'est un travail en plusieurs temps avec des moments de collecte d'images, de sélection puis vient la livraison au directeur artistique ou aux maquettistes qui eux aussi vont opérer un choix. En moyenne, on peut dire que pour 1 image publiée, il aura fallu en chercher 10.

AB :  Tout dépend du support, pour une couverture de roman, on s'attache à une idée, une impression, c'est très allusif, parfois l'auteur peut aussi orienter les choix.

En revanche, si je travaille sur un guide de voyage, la démarche est différente je vais m'attacher plus factuellement à ce qu'il y a dans le texte, en allant chercher dans des fonds photos d'illustration. Je propose une dizaine d'images pour une double page. Ensuite c'est un travail d'équipe avec l'éditeur et le graphiste, nous décidons de ce qui s'harmonise le mieux dans le contexte général du livre.


Air France magazine

LG : Parmi tous ces projets très différents, pouvez-vous dire combien de temps prennent ces projets en général ?

VM : Pour Air France magazine, qui est un mensuel, la recherche iconographique est un travail permanent et à différentes vitesses. En général la recherche s'étale sur 1 à 4 semaines, mais pour la recherche de Portfolios par exemple  (12 pages consacrées à un travail photographique d'auteur), le temps passé est très aléatoire, car c'est au gré des expositions, des publications, des rencontres avec les artistes. C'est un travail de longue haleine.

AB : Pour un livre ça dépend énormément du type d'ouvrage. Pour le dernier titre de la collection Les encyclopédies du voyage « Le Guide de la France et du Patrimoine », qui fait presque 700 pages, la recherche iconographique a duré un an et demi ; d'abord un travail de repérage des sujets sur le terrain, suivi de recherches auprès des services d'archives, d'urbanisme, du patrimoine, des institutions locales. Ensuite interroger les photographes en région, et parfois produire des reportages sur des sujets pour lesquels il n'y avait pas d'images, au final ça représente des milliers d'images à voir, à gérer, à sélectionner. En revanche pour une couverture il n'y a qu'une seule image à trouver, mais il faut que ce soit LA bonne image, et ça peut aussi prendre du temps. Il faut souvent faire une première recherche, proposer le résultat au directeur artistique et à l'auteur, pour y revenir une seconde fois avec d'autres choix. Au final ce sera un travail d'une semaine ou de quinze jours.

pages extraitent d'un guide de la collection les Encyclopédies du Voyage, éditions Gallimard Loisirs

VM : Je crois que c'est important d'en parler tu as raison, et d'insister sur le fait que les recherches ne sont jamais linéaires. Nous apportons une première moisson d'images à laquelle réagit le directeur artistique, qui nous donne de nouvelles directions de recherche, et c'est par ajustement successifs que nous arrivons à un travail satisfaisant. Parfois nous trouvons l'image idéale, elle se présente comme une évidence, d'autres fois, entre l'image rêvée et la réalité de ce qui existe, il y a un monde.

AB : C'est très paradoxal car nous avons parfois du mal à trouver la bonne image, alors que nous avons tous l'impression qu'il y en a des partout, qu'il n'y en a jamais eu autant. Mais nous devons puiser dans les fonds d'images auxquels seuls les professionnels ont accès qui garantissent le respect de la propriété intellectuelle des oeuvres et tous les aspects juridiques dont nous avons déjà parlé.


Air France magazine

LG : Justement, quelles sont les sources où vous puisez ces images ?

VM : Nos sources sont les photographes, les agences de presse et d'illustration, les collectifs de photographes ou les archives de musées, d'institutions. Nous n'allons pas chercher nos images n'importe comment sur Internet, nous passons par des sites professionnels. Mais pour des articles tels que les Sagas d'entreprises, je m'adresse directement aux services d'archives ou de communication ou bien encore aux attachés de presse. Par ailleurs Air France magazine a la particularité de produire 3 reportages par numéro ; nous passons commande à des un photographes et des journalistes qui partent en binôme pour des missions de 3 à 7 jours et nous rapportent des sujets sur mesure.

AB : Pour les agences, nous travaillons avec Magnum, Signatures ou Vu', mais aussi d'autres agences plus spécialisées dans la photographie d'illustration, Hemis, Photo Photononstop, Gamma-Rapho. Dernièrement pour un album documentaire destiné aux adolescents «Pourquoi la guerre ? comment la paix ? », nous avons travaillé avec des agences de presse comme Reuters ou l'AFP, et des photographes indépendants. Quand nous faisons des encyclopédies du voyage, nous travaillons avec des sources locales, des archives départementales, des musées. Du coup nous sommes parfois obligés de commencer par chercher un document avant de chercher la photographie du document. Si elle n'existe pas, nous devons commander la prise de vue de ce document. Enfin il y a des agences très spécialisées, en histoire de l'art ou en architecture par exemple. Sur chaque support, nous devons nous adapter et dans l'ensemble nous avons énormément de sources.

VM : Un énorme carnet d'adresse et qui s'enrichit à chaque nouvelle recherche. A ce propos, entre iconographes, nous avons souvent besoin de partager nos infos sur qui fait quoi, car comme nous ne travaillons pas sur les mêmes supports nos connaissances des sources ne sont pas les mêmes.


Couverture d'un l'album documentaire, éditions Gallimard Jeunesse

LG : Vous avez aussi travaillé ensemble pour les Photaumnales de Beauvais cette année 2010. Comment est née cette envie, ce projet, de parler de votre métier au public?

AB : Nous sommes allées au vernissage de l'édition 2009 et les responsables du festival, Adriana Wattel et Fred Boucher, que Véronique connaissait depuis des années nous ont proposé une carte blanche pour parler de notre métier. C'est quelque chose qu'ils voulaient faire depuis longtemps. Nous avons choisi de le faire ensemble car  nous partageons une culture de l'image complémentaire.

VM : L'iconographie est un métier qui se fait en équipe.


Pages extraitent de l'album "Comprendre la guerre, construire la paix", éditions Gallimard Jeunesse

LG : Qu'avez-vous proposé avec cette carte blanche ?

AB : Au début nous ne savions pas si ce serait une exposition ou une projection suivant les conditions matérielles du festival. C'est devenu une projection, et nous avons choisi de travailler avec François Tisseyre, réalisateur à EcoutezVoir.

VM : Nous avons joué avec la thématique « Brève de vie », lancé les mots que nous inspirait ce thème, le quotidien, l'intime, les petits riens de la vie, et commencé à identifier les sources vers lesquelles nous allions nous tourner.

AB : Après avoir cerné le sujet, nous avons démarché Tendance Floue, Myop, Signatures, Picture Tank, Magnum ou Vu', le Bar Floréal et quelques photographes indépendants dont nous avions repéré le travail à l'occasion de festivals ou dans des livres de photos ou des magazines. Nous avons eu immédiatement un super retour. Le projet a enthousiasmé tout le monde, puis nous avons essayé d'angler nos recherches de plus en plus et d'organiser les différents sujets trouvés.

VM : Dans l'idée d'une projection, nous avons tenté de scénariser notre approche, afin d'instaurer une narration, une dynamique.


Air France magazine

AB : Nous avons tenté de montrer comment notre métier d'iconographe influait sur nos choix. C'était l'occasion de présenter un métier de l'ombre, très peu connu du grand public. Donc nous avons aussi présenté de manière pédagogique des exemples précis et détaillés quelques-unes de nos réalisations aux éditions Gallimard.

VM : Pour apporter un éclairage particulier sur les sujets présentés, nous avons pris contact avec nos homologues dans les agences ou bien avec les photographes directement, ainsi ils ont pu nous livrer quelques clés sur leur travail.

LG : Le résultat et le retour du public vous a satisfait ?

AB : Le travail de réalisation était vraiment formidable, mais c'est vrai que ça a été un peu difficile d'organiser un double discours, celui sur notre métier et celui sur le sujet proposé. Pour ma part j'ai eu l'impression de donner un flot d'informations trop important. Mais je crois que nous avions beaucoup de choses à dire aussi parce que nous n'avons pas souvent la parole. Nous avons eu un très bon retour du public, très chaleureux, alors même que c'était assez risqué. Personne ne s'attendait à ce que ce soit sous cette forme là.

VM : C'est une belle expérience de collaboration, à trois voix, Anaïck, François et moi-même. Cette carte blanche nous a permis de sortir des contraintes habituelles (publications de livres ou de magazines) et d'en rencontrer d'autres liées à la photo projetée. Elle a aussi été l'occasion d'avoir plus de liberté quant aux choix des auteurs et de raconter de façon vivante les différentes facettes de notre métier à un large public.

Propos recueillis par LG

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