La lumière, l'ombre et le photogramme : Interview avec Frédéric Vidal

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La lumière, l'ombre et le photogramme : Interview avec Frédéric Vidal
Interview « La photo et le livre »

Bien plus qu’une simple reliure de pages, le livre en question ici est une véritable œuvre d’art. Suite à la sortie de son livre “À la lumière de l’ombre : Photogrammes 1999-2009”, Frédéric Vidal nous révèle l’aventure collective de cette publication en collaboration avec l’Imprimerie Nationale et les Éditions Trocadéro. Il nous explique d’avantage son parcours artistique, son travail sur les photogrammes, et nous donne également quelques clefs visuelles pour interpréter ses créations photographiques.
 

 


 

 

Ceci n’est pas un livre dans le sens classique – c’est plutôt une « œuvre » artistique. Qu’est-ce qui vous a mené vers le choix de créer une œuvre ?

Un photogramme est le résultat d'une succession d'expositions réalisées directement sur un support papier sensible à la lumière. Ce résultat est de fait une épreuve photographique unique. Le choix de la technique de reproduction d'un photogramme est lié à des paramètres divers : quantité de multiples, destination des reproductions, qualité et rendu des techniques de reproduction... 

Dans le cas de mon travail qui s'est étalé sur une dizaine d'années, je souhaitais en conserver l'unité, la progression et l'intensité formelle des photogrammes. Je me suis donc décidé pour un livre. S'est donc posée la question du process d'impression. L'éditeur qui connaissait bien mon travail avait une idée assez précise du rendu que j'attendais et une intuition de la forme de l'ouvrage.

Sa proposition d'opter pour la phototypie m'a séduit tant par la finesse de la restitution des valeurs de gris que par la puissance des noirs.

Ce procédé d'impression, qui est "l'ancêtre" de l'offset, utilise une gélatine bichromatée pour forme d'impression et offre la particularité de n'avoir aucune trame.

Pour les caractéristiques de format, de papier et de reliure, tout s'est décidé naturellement : les reproductions sont aux dimensions des œuvres, le papier pur coton est le mieux adapté à la phototypie et la couverture en croute de cuir allie la noblesse du matériau et le toucher organique qui sied à mes images. En outre, elle permettait une reliure de type cahier d'écolier des plus simples -en apparence- et des plus élégantes. 

Concernant le nombre d'exemplaires - 110 livres - c'est un chiffre qui résulte de la sélection des feuilles d'impression. Nous avons fixé un niveau de qualité très élevé. En somme, l'ouvrage se veut le plus proche des photogrammes. Tant pour le rendu des images que pour l'esprit de mon travail.
 

 

 

 

Pourquoi l’Imprimerie Nationale ?

L'Atelier du Livre et des Estampes de l'Imprimerie Nationale est le seul en France à posséder une presse phototypique d'un format suffisamment grand pour imprimer des cahiers de 4 pages nécessaires à la réalisation d'un livre qui plus est de grande dimension.

Nous avons fait plusieurs essais sur différents papiers, différentes gélatine et différentes encres et finalement chercher à optimiser tous ces paramètres.

De nombreux tests d'impression ont permis d'affiner le couple insolation/encrage de la plaque. Plusieurs passages issus des sélections par densité ont permis de respecter tous les détails des images et la profondeur des noirs. Ces étapes de test et les multiples modifications sur la machine et son environnement ont requis les compétences de nombreux artisans, parfois même les savoirs des ouvriers de l'IN à la retraite. Bref, nous n'aurions jamais pu faire ce travail dans une entreprise qui n'était pas motivée par l'excellence. Je dirai que le travail fait sur ce livre a dépassé largement la commande. Il s'agissait aussi de faire revivre une presse, une technique, un savoir-faire. Seule l'Imprimerie nationale en était capable.

 

Rien que pour les préparatifs, vous y avez passé combien de temps ?

Plus d'un an.

J’y étais toutes les semaines, neuf heures par semaine avec le phototypiste. De nombreux problèmes se sont posés : température, hygrométrie, poussière, acidité de l'eau, jeux dans la machine, planéité des rouleaux... Il a été décidé de construire une "salle grise" équipée d'une climatisation très sophistiquée pour maîtriser l'environnement de la presse, de refaire toutes les bagues de roulement en bronze et les rouleaux d'encrage, de modifier le circuit d'eau. Lorsque la première impression satisfaisante est apparue, nous avions épuisé le stock papier du livre... Mais le calage pouvait commencer. Puis, il a fallu imprimer les textes sur la presse typo, façonner et relier. En parallèle, les textes étaient composés  avec les caractères exclusifs de l'IN, les peaux étaient sélectionnées, découpées, rainées et préparées pour la couture. Tout ce travail a duré près de deux ans.
 

 


 

 

Parlons un peu de la préface, écrite par Valentine Plisnier. Une phrase m'est restée en tête, que vous êtes "le maître de la photographie sans appareil ". Est ce que vous pouvez nous parler du photogramme ?

Des photographes comme Henry Fox Talbot qui a le premier produit des photogrammes de fleurs, feuilles dentelles ou autre objet en 1834, puis à la fin des années 1910 avec l'esthétisme lié au constructivisme : Christian Schad, Raoul Ubac, Lazlo Moholy Naguy...  entre autres l'ont expérimenté.

 

Le photogramme s'obtient en disposant, en laboratoire, des formes sur une surface sensible au demeurant blanche, de les éclairer, puis de la révéler dans un bain approprié. Ce qui été occulté par les formes demeure blanc et le reste de l'image pourra suivant la subtilité du dosage lumineux, aller du gris pale au noir le plus profond. Concernant ces procédés, ils ont ouvert un nouveau langage photographique et c'est cela qui m'a intéressé en m'exprimant autrement par ce procédé.
 

 


 

 

Justement vous avez un style particulier ?

Je conçois mes photographies qui sont des épreuves uniques comme un peintre. Aussi je travaille avec des fibres optiques de toutes tailles, des lampes flash et toutes sortes de sources lumineuses. Je crée mon image, et au fur et mesure elle se développe sous mes yeux en temps réel jusqu'au rendu final suivant les caprices de l'image photographique jusqu'à ce que je l'estime réussie. Il ne faut pas oublier que c'est un travail de laboratoire et que j'ai des contraintes chimiques et d'expositions et une seconde de trop peu annuler le résultat recherché, c'est très délicat.

 

Est ce que vous notez simultanément chaque étape pour créer l'image ?

Je commence à m'habituer à une certaine lumière gestuelle mais je possède aussi par des écrits, des bases essentielles.
 

 


 

 

Parfois on dirait qu'il y a des éléments photographiques dans vos images ?

Il ne rentre aucun élément photographique dans la réalisation de mes images et pourtant celles-ci sont bien photographiques. Il y a des empreintes d'éléments de peau, de bouche par exemple. 

Je les réalise avec du film lith au trait ou en demie teinte que j'applique sur la partie désirée, au préalable enduite de vaseline.

Celle-ci a l'avantage de protéger de l'eau l'empreinte réalisée lors du développement et de la rendre transparente. Lors de l'élaboration d'une photographie je prends parfois ces trames fabriquées et je les mets a disposition de ma création.

 

Est ce qu'il vous arrive de réutiliser les mêmes trames ?

Elles sont faites pour cet usage, mais j'aime bien en inventer d'autres.

 

Donc vous avez une bibliothèque de trames ?

Celle-ci est conséquente, certaines sont faites de papiers, d'autres sur films et puis des tissus, des gazes, etc., tout supports même les plus incongrus qui laissent passer la lumière.

 

Il y a t-il un moment dans le processus de la création ou vous trouvez que l'image est finie achevée ?

Je travaille beaucoup sur mes images photographiques et parfois des erreurs se mettent en place, alors je recommence et cela peut durer sur plusieurs jours, autant avoir un bon stock de papier a disposition.

En général, si pour des raisons qui m'échappent ma recherche n'aboutie pas, je déchire toutes préparations, toutes images. Je m'accorde un temps de repos, d'oubli pour ne pas être influencé par les précédentes et en général, celle-ci resurgit parfaitement en un seul jet.

 

Vous avez un studio à Paris n'est ce pas ?

Disons plutôt un laboratoire photographique maintenant. Auparavant lorsque je travaillais dans la photographie commerciale je possédais les deux, mais de tout temps j'ai toujours eu un laboratoire photographique a portée de main et ce depuis ma plus tendre enfance. 
 

 


 

 

Revenons un peu en arrière, est-ce que nous pouvons parler de la transition entre votre travail et vos recherches artistiques ?

Comme je le mentionnais précédemment je faisais de la photographie commerciale (mode, beauté, pub, reportage) mais à un moment j'ai décroché, j'avais envie de me sentir libre de toutes contraintes pour aller plus loin dans mes recherches. J'ai commencé à voyager pour aller au plus près d'une autre passion "les Arts Premiers ".

Mes premiers voyages se sont axés sur les pays d'Afrique Équatoriale à la recherche de leurs arts cultuels tout en continuant une nouvelle démarche artistique. L'Afrique, par sa liberté dans son inventivité de ses formes m'a beaucoup inspirée.

Puis j'ai fait une parenthèse où je n'ai pratiquement fait que de la peinture et quelques photogrammes dont certain font 2,40 m x 1,20 m, pour les tous premiers ! Cela dans une durée de deux années.

 

Est - ce que cette période " peinture " a inspirée ensuite votre photographie ?

Cette période ma permis de revenir sur des bases acquises lorsque j'étais étudiant a l'académie Julian Met de Penningen, je voulais faire travailler mon imagination, reposséder les outils du dessinateur, du peintre pour créer de nouvelles formes pour ma photographie.

Puis je suis parti en Asie muni d'un minimum de matériel photographique en excluant l'appareil et en privilégiant la chimie en poudre achetée en France, le reste comme les papiers, dans mes passages rapides dans les capitales, exclusivement des papiers chinois  "Chen-Fu ". 

C'est en Indonésie sur l'île fabuleuse de Nias que cette démarche artistique dans le photogramme a réellement  démarré. 

Plus tard pour marquer encore une distance avec l'appareil photo, en association nous avons monté des ateliers d'initiation au sténopé (une simple boite de conserve muni d'un petit trou) en formant des futurs animateurs photo en région Parisienne, puis je suis parti au Mali et en Australie chez les Aborigènes.

 

Cela fait un mois et demi que vous n'êtes pas retourné dans votre laboratoire, n'est-ce-pas ? Est-ce que il y a des phases où vous ne travaillez pas ?

Après chaque thématique, je m'éloigne du laboratoire histoire de retrouver la lumière, de faire tomber la tension, de voir mes proches et de passer de bons moments en leurs compagnie.

 

Que faite-vous quand vous n'êtes pas dans votre laboratoire ? Vous avez d'autres activités?

Je travaille dans un musée littéraire, je fais toujours des dessins préparatoires à la mine de plomb en vue de mes prochaines photographies.
 

 


 

 

Y a t'il des choses qui peuvent vous influencer dans le laboratoire, comme de la musique, vous écoutez la radio ?

J'aime bien l'espace de mon laboratoire qui occupe tout l'espace de mon appartement lorsque j'y travaille. J'aime bien l'idée de ne pas être enfermé dans un espace minimaliste comme c'est souvent le cas dans les labo a domicile.

Je mets de la musique pour un fond sonore et c'est le même disque en boucle pendant l'étape de ma création.

 

Est-ce que vous continuez à voyager, à faire vos recherches en pays étranger ?

Je n'ai plus trop l'occasion de partir dans des contrées perdues à la recherche de formes cultuelles et d'expériences chamaniques. Sinon je retournerais bien en Asie et chez les hommes de pierre en Nouvelle Guinée-Papouasie que je n'ai pas pu approcher.

De toute façon j'ai une aventure bien plus passionnante à mes cotés : j'ai quelqu'un qui grandie.

 

 

Infos Pratiques :

"À la lumière de l¹ombre"
Frédéric Vidal
Préface de Valentine Plisnier

De l¹ouvrage de 56 pages au format 27,5 x 37 cm, il est tiré sur BFK Rives
10 exemplaires hors commerce numérotés de I à X et 100 exemplaires numérotés
de 11 à 110 signés de l¹artiste.
Prix : 850 euros

Contact :
Éditions Trocadéro
Bruno Bonnabry-Duval
01 42 46 10 23

 

Propos recueillis par LG

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