A la limite de la photographie : les sérigraphies de Bernard Louvel

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A la limite de la photographie : les sérigraphies de Bernard Louvel
Interview « Labos, tireurs et matériel »

La sérigraphie n'est pas à proprement parler une technique de photographie mais son rendu fin de l'image et la présence d'une matrice proche du négatif qui permet d'imprimer le visuel en font une technique proche. Bernard Louvel est un spécialiste et un auteur reconnu de sérigraphies, il nous montre ici des séries qui mixent les deux techniques pour créer des projets artistiques singuliers. Sa série "Nebula Obscura" présente des images d'un photographe transposées dans ses sérigraphies et font revivre une époque passée.

RD : Vous pouvez nous parler de votre conception de la sérigraphie, car vous êtes un grand amateur de cette pratique depuis longtemps ?

BL : Je pratique la sérigraphie depuis 40 ans et c’est mon travail et mon activité principale depuis 10 ans.
 

LG : Comment avez-vous commencé la sérigraphie ?

BL : Dans les années 60, je faisais de la peinture sur toile en aplat. J’avais un copain qui a monté un petit atelier et j’ai profité de son atelier pour faire des sérigraphies en aplat. Je mettais des heures à faire un tableau en plusieurs couches avec un pinceau, mais avec la sérigraphie, je l’obtenais du premier coup.

Lors des deux premières années, en 71-72, c’était essentiellement de la sérigraphie abstraite, un peu géométrique. La référence que je peux donner est Palazuelo, un peintre portugais qui peint un peu dans le même style.

La rencontre avec le photographe Claude Py a déclenché mon retour vers la photographie. Il a eu besoin, pour une expo, d’inclure dans ses photos de la sérigraphie. Son projet s’appelait « 14 images pour une carte postale ». Il avait imaginé  un voyage sur le port de Caen, avec un camarade qui, en fait, n’est pas venu. Donc il s’est baladé tout seul avec son appareil photo, et il a fait une série d’images.

Nous avons fait ce premier travail ensemble, et devant le succès de la chose on a réalisé plusieurs séries tout au long des années 70, sur des thèmes variés : le métro, le port de Cherbourg, la route, etc…

Je travaillais avec lui à partir de ses photos, mais progressivement, j’ai importé les miennes. Le mélange s’est fait comme ça.

Jusqu’en 1988, quand il est tombé malade. Il n’avait plus envie de travailler sur ce projet. Mais j’ai continué tout seul ce travail. Je suis parti de mes photos, mais en gardant la même esthétique.

Progressivement, je commençais à travailler sur  le thème de la dégradation.

RD : La sérigraphie est donc une technique d’impression. Ce qui nous a intéressé dans la lecture d’hier soir, c’est que vous partez au départ d’une photographie, pour arriver à un rendu « photographique ». On est à la frontière de la photographie, même si ce que vous faites n’est pas de la photographie. Est-ce que vous pouvez nous expliquer l’histoire de ces plaques ?

C’est vraiment le travail de ces deux dernières années.

J’ai récupéré des plaques de verre, de gélatino-bromure, de la fin du 19ème siècle, début du XXème. Elles avaient été prises par un photographe Henri Dauvillier qui était acteur au Théâtre de l’Odéon. Dans son héritage, on a retrouvé une caisse, qui avait pris l’eau en fait. Les boîtes en carton contenant  les plaques étaient de plus en plus détériorées quand on descendait dans la caisse, parce que l’eau arrivait d’en bas.

Là-dedans, j’ai choisi 40 plaques et j’ai essayé de les interpréter. Sur la plupart des plaques, il ne restait rien, mais sur certaines, il restait des petits éléments photographiques pris dans un magma d’un dépôt de grain noir, qui me donnait quelque chose d’assez intéressant.

J’ai retravaillé le tout – en scannant les plaques au départ et puis en travaillant dessus, de façon à obtenir des estampes.

LG : Peut-être qu’on peut parler de la présence, ou du manque, de couleur dans cette série ?

BL : Mon travail en sérigraphie est toujours en couleur. C’est la première fois que j’ai fait un travail en noir et blanc. Les plaques de départ étaient vraiment des plaques argentiques, noires et blanches. Je ne suis dit que j’allais peut-être pouvoir y réintroduire un peu de couleur. Les quatre ou cinq premières images, je les ai traitées en 3 niveaux de gris et un de noir, et j’ai essayé de rajouter un peu de bleu par-dessus.

Ce n’est pas une idée qui m’est venue – c’était quelque chose de fortuit. En scannant les plaques, j’ai scanné en couleur au lieu de scanner en noir et blanc. J’ai vu apparaître effectivement des petites choses colorées bleuâtres que j’ai trouvées très belles. J’ai essayé de remettre cela dans le rendu final.

RD : Donc les couleurs n’étaient pas complètement arbitraires.

BL : Non, c’était du bleu qui apparaissait fortuitement. Donc il y a quatre images où j’ai remis un passage supplémentaire, soit bleu, soit violet. Et puis, j’ai réfléchi. Toutes ces images sont longues à faire. Le mois où je faisais ces choses en couleur, ça me plaisait bien au départ, et puis je me disais non, je perds en rigueur. Après j’ai terminé la série en noir et blanc.

RD : Ce travail dans la dégradation, s’applique-t-il aussi au processus lui-même ? Est-ce que dans la sérigraphie, comme dans la gravure, il y a une vraie capacité de numéroter le résultat ? Est-ce que le "moule" se dégrade à fur et à mesure ?

BL : Dans la sérigraphie, non. Mais de toute façon, là, le problème ne se pose pas. Je ne tire pas un nombre d’exemplaires considérable – je m’arrête à cinq.

J’ai un matériel vraiment artisanal et les cinq sont différents les uns des autres. Ca dépend de la pression de la raclette, de la manière dont on travaille.

RD : Là aussi c’est différent de la photographie.

BL : Oui, je ne peux pas assurer exactement la même chose à chaque fois. Par contre, il n’y a pas de dégradation. La première image est la plus difficile à obtenir parce qu’il faut vérifier tous les calages. C’est comme en offset, on commence par lancer la machine et les premières feuilles passent pour régler. Or comme là j’utilise un papier qui me coûte très cher et que je ne veux pas y passer les feuilles de réglages, j’essaie d’être très précis dès le départ. Pour arriver à mes cinq exemplaires, j’en tire six ou sept.

RD : La dégradation, c’est un sujet nouveau, ou bien elle fait partie des choses que vous suivez dans votre travail d’artiste ?

BL : Ça fait longtemps – presque 20 ans maintenant. J’ai fait pas mal de séries là-dessus. J’ai une série de très grands panneaux, en fait ce sont des triptyques, qui s’appellent « D’où vais-je ? », sur lesquels à gauche j’ai mon autoportrait en noir. Quand on regarde, c’est une sérigraphie noire avec des passages de matières différentes : du mat, du brillant, du satiné. Quand vous vous déplacez devant, en allant de gauche à droite, mon portrait passe du positif au négatif. Ca oblige le spectateur à se déplacer pour me voir disparaître.


Photo de Gilles Danger

LG : Pour revenir à Nebula Obscura ; hier nous avons vu une exposition et écouté une lecture, autour de cette série. D’où vient l’idée d’échanger avec les écrivains ?

BL : Ça fait 10 ans que tous les ans, l’hiver, j’arrête de faire des estampes pour faire un livre en sérigraphie. Il y a toujours un ou plusieurs écrivains dans ces livres. Je commence fin octobre, et le livre paraît toujours au mois de mars. C’est mon travail de l’hiver. Quelquefois le livre n’est pas très conséquent, donc je travaille tranquillement. Mais quand je fais des livres avec un boulot considérable, il faut que je bosse à fond tous les jours.

LG : Sur quel livre allez-vous travailler cet hiver ?

BL : Je vais retravailler les mêmes plaques, mais en très coloré. Elles redonnent une vision du ciel au télescope. Je vais aussi demander à quelqu’un pour avoir un dialogue entre ces images et ses poèmes. Il s’agit d’un écrivain qui est en même temps un astrophysicien de renom.

LG : Comment avez-vous choisi les écrivains pour Nebula Obscura ?

BL : Mes livres, je les fais distribuer par les Éditions du Chameau, qui est une petite boîte d’édition à côté de Caen, tenue par un ami, François Bourdon. La plupart des gens qui sont dans Nebula Obscura sont des écrivains qui ont édité aux Éditions du Chameau. Il y en avait certains que je ne connaissais pas du tout, mais j’avais déjà travaillé avec d’autres.

J'imprime beaucoup d’illustrations de livres, et des livres d’autres personnes.

RD : Et le choix du titre ?

BL : Ce n’est pas vraiment moi qui ai fait le choix du titre. Je voulais l’appeler, au départ, Nébuleuses Obscures. Mon travail ressemble à ce qu’a fait Raoul Ubac, sur une photo qui s’appelle Nébuleuse, et je voulais le citer.

Alain Lambert, qui a lu hier soir, avec qui j’ai déjà fait deux autres livres, et qui est quelqu’un qui aime bien travailler sur les mots – m’a dit que ce serait mieux de passer en latin. On verrait apparaître la caméra obscura.

LG : Hier, vous avez parlé d’une troisième idée de titre…

BL : J’ai acheté un bouquin de Jacques Villeglé, il y a deux ans, dans lequel je suis tombé sur un mot que je ne connaissais pas : l’édacité. Ce mot n’est pas dans Le Robert, ni dans Le Littré, ni dans le Hachette. Je ne l’ai pas trouvé dans les dictionnaires papier, donc j’ai tapé sur Google, bien sûr, où on trouve tout. Je suis tombé sur la définition de l’édacité du temps, qui est le pouvoir destructeur. Ça m’a intéressé de donner ça comme titre au livre, mais finalement je trouvais Nebula Obscura plus intéressant.

RD : L'édacité est un mot que peu de gens auraient compris, un peu comme le choix de l'image pour votre affiche. Il semble que vous préfériez des rendus plutôt abstraits...?

BL : Pour l’affiche j’ai pris une image très abstraite et le graphisme lui-même est complètement caché dans l’image. Ce n’est pas une image classique.

RD : Finalement, celles que vous préférez dans cette série sont abstraites ?

BL : Je ne sais pas. Je constate que les gens qui m’ont acheté des images ont d'abord épuisé celles qui sont les moins abstraites.

Propos recueillis par LG & RD

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