L’émotion corporelle chez Louis Blanc

portrait: 
L’émotion corporelle chez Louis Blanc
Interview « Photographes »

Je bouge donc je suis. J’ai un corps donc je suis. Voilà ce qu’on pourrait dire après avoir vu le travail de Louis Blanc tant son travail repose sur le corps humain, son propre corps. Car Louis Blanc est photographe et modèle ce qui ajoute de la maestria à ses œuvres. Lors de cette interview, nous découvrons une personne étonnante qui malgré le succès de ses clichés et ses nombreuses expositions à Paris, Osaka ou Washington, ne se considère pas comme un artiste. Celui qui affirme ne pas faire d’autoportrait nous confronte alors à une façon différente d’envisager le soi, l’autre. Ainsi, Louis Blanc nous offre des photographies révélatrices de vérité, de sensation, d’émotion.

Tout d’abord, comment en êtes-vous arrivé à la photographie ? Avez-vous une formation dans le domaine ? Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous tourner vers cet art ?

Mon expérience photographique est assez limitée et assez récente !

Dans les années 1980 j'ai eu un reflex argentique (un Minolta XG2) que j'ai assez peu utilisé mais qui m'a permis d'acquérir quelques notions « photographiques » de base puis dans les années 2000 j'ai utilisé un compact (Pentax Optio) pour faire ce que l'on nomme couramment des photos de famille, de vacances, des photos-souvenirs ! Et en 2010 je me suis lassé de cet appareil, de ces photos etc., et presque sur un coup de tête, sans trop réfléchir j'ai fait l'acquisition de mon premier reflex numérique (et à ce jour encore le seul !) un Canon EOS 550D et là, je redécouvre ou plutôt je découvre la photographie.

Autodidacte, j'apprends les techniques de prise de vue et de post-traitement dans  des magazines spécialisés et sur des forums consacrés à la photo, n'hésitant pas à soumettre mes clichés à la critique, toujours constructive ! Cet intérêt pour la photo se transforme rapidement en passion et c'est naturellement, presque sans le vouloir que deux centres d'intérêt ont émergé : les paysages urbains et les portraits avec un travail sur l'image du corps.

Vous êtes le seul modèle dans vos photographies. Est-ce fortuit, est-ce dû à un manque de modèle ou une idée pour poser une identité sur votre travail ?

Pour mes photographies j'ai simplement utilisé ce que j'avais sous la main, mon appartement, la lumière de la fenêtre et le corps qui traînait par-là ! Malgré cela je n'arrive pas à dire que ce sont des autoportraits car rien de vraiment intime n'est révélé, enfin me semble-t-il ! Je me sens plutôt comme un acteur qui essaie de transmettre une émotion, l'émotion est vraie mais l'acteur joue un rôle. Donc tout ça s'est fait sans vraiment y penser, naturellement.

Comment est née votre série cORpuS ?

J'ai réalisé cette série presque par hasard, suite à une photo créée spécialement pour un concours sur un forum photo, le thème était plongée et contre-plongée et j'ai présenté la photo intitulée « Corpus ac manus » et, à mon plus grand étonnement, cette photo a remporté le concours !

Ensuite, en regardant cette image avec un certain recul et en analysant les nombreux retours parfois intrigués mais toujours positifs, j'ai pris conscience que le corps ou plutôt l'image du corps vu à travers l'objectif photographique pouvait susciter interrogation voire émotion ! J'ai donc eu envie de continuer l'expérience et j'en ai créé une deuxième qui elle aussi a eu beaucoup de succès puis une troisième etc., et c'est comme ça que c'est devenu petit à petit une série.

Dans cette série, le corps a une place essentielle. Les poses que vous adoptez sont très vivantes et transmettent une idée de mouvement bien que figées. Comment expliquez-vous cela ? Comment arrivez-vous à un tel résultat ? Est-ce la lumière, le jeu d’ombre… ?

J'ai un peu de mal à répondre à cette question … je n'ai pas vraiment d'explication ! Le corps a effectivement la place essentielle, l'arrière-plan étant volontairement totalement neutre comme si l'image du corps se suffisait à elle-même et n'avait besoin d'aucun élément extérieur (environnementaux ou vestimentaires) qui au contraire seraient plutôt perturbateurs.

La lumière est aussi quelque chose de très important même si elle est assez simple étant donné que c’est la lumière de l’extérieur !  Le choix du noir et blanc qui est venu naturellement, comme une évidence, permet aussi, me semble-t-il, de se concentrer sur la forme, sur la lumière, les contrastes et il y a une forme d'intemporalité voire de poésie dans le noir et blanc comme dans le langage du corps.

Comment avez-vous travaillé ? Est-ce que vous construisez vos images par croquis ou séance préliminaire ou est-ce que vous jouez sur l’instant ?

Pour créer une image je pars d'une idée préalable qui parfois a été imaginée lors d'une précédente séance ou dans toute autre circonstance de la vie !  Il arrive mais c'est assez rare que je fasse un petit croquis mais c'est surtout pour mémoriser la posture et l’angle de prise de vue que j'imagine car je suis un piètre dessinateur.

Ensuite je fais les premiers essais sans me soucier de l'aspect technique pour commencer à ajuster la posture, la position de l'appareil, la focale etc... Puis la séance démarre vraiment et c'est un incessant va et vient entre la position du modèle et celle du photographe qui contrôle le résultat sur l'écran de l'appareil. Chaque image se construit progressivement au fil des nombreuses prises de vue comme une sculpture … jusqu’à obtenir une image  qui semble « habitée », qui me touche.

Vous dites d’ailleurs que le résultat final est souvent loin de l’idée de départ. Pourquoi ?

L'idée de départ est nécessaire car c'est elle qui justement est là pour démarrer le processus, mais elle ne sert qu'à ça, un starter en quelque sorte ! Ensuite d'autres choses se présentent, des choses imprévues, parfois un infime détail mais on le sent et il faut lâcher cette idée de départ et se laisser aller à ce qui se présente, de manière intuitive.  Enfin, rien d'extraordinaire, c'est comme dans la vie, non ? Et il est heureux que le résultat final soit souvent éloigné de l'idée de départ … le « vivant » est là je crois.

Une chose saute aux yeux : le langage corporel. Le corps semble prendre le dessus sur la pensée afin de s’exprimer, de se libérer. Le ressentez-vous ainsi ? Est-ce que vous lancez un message sur le monde et la société ou est-ce quelque chose de plus personnel ou artistique ?

Oui le langage corporel prend largement le dessus sur la pensée et ça a été pour moi une des grandes découvertes de ce voyage. La sensation, l'émotion précède toujours la pensée et le langage du corps nous dit ça aussi. C’est comme lorsque l'on est devant un paysage, un tableau ou une sculpture sublime,  à l'écoute d'une musique « divine » ou lorsque l'on tombe éperdument amoureux … on ne pense pas… heureusement ! 

Et je n'ai absolument aucun message à lancer pour quiconque… Je suis quelqu'un de très ordinaire (certainement pas un artiste !) qui a découvert quelques petites choses par hasard et qui est très heureux de les partager simplement et ce partage est énorme, c'est ma plus belle récompense !

Vous parlez souvent « d’émotion ». La photographie se place donc au même niveau que la peinture ou la sculpture comme transmettant de l’émotion. Vos photos ont d’ailleurs un aspect très sculptural. Etes-vous influencé par des œuvres ou des artistes pour créer vos photographies ?

C'est vrai que nous sommes dans un monde où tout doit être classifié, étiqueté etc.... Pour moi le support (peinture, sculpture, photo etc...) est vraiment secondaire, l'important est ce que l'on ressent face à un objet que l'on peut nommer œuvre d'art si on en a envie !

J'ai eu la chance (je vais me faire taper dessus par les puristes mais ce n’est pas grave) d'avoir très peu de culture photographique donc pas de référence et … plus de légèreté ! J'ai d'ailleurs beaucoup de mal à dire que je suis photographe. S'il fallait absolument me définir je dirais « apprenti-faiseur d'images » ce qui veut tout dire et rien dire et ça me va bien comme ça !

J'ai découvert et je découvre  à posteriori et avec plaisir des artistes (peintres, sculpteurs, photographes etc...) qui me touchent mais je ne me sens pas influencé par des œuvres ou des artistes, au niveau conscient veux-je dire car il est évident que l'on invente rien et que l'on est nourri de tout ce qu'il y a autour de nous et de tout ce qui nous a précédé.

Ce qui est amusant est que vous exposer dès le 9 août à Cogolin avec deux peintres. Comment est née cette exposition ? Les gens rapprochent-ils vos photographies à de la peinture ?

Il est vrai que certaines galeries d'art contemporain sont intéressées par cette série et ça me touche beaucoup ! Je suis très heureux lorsque j'expose dans des galeries ou des lieux consacrés à la photo et lorsqu'il y a  une petite  reconnaissance de la part de  mes pairs (les photographes) ça me va droit au cœur mais lorsqu'un galeriste me dit qu'il n'a jamais exposé de photographes et qu'il est intéressé par cORpuS … je me dis que là on a peut-être réussi à briser certaines barrières !

Après le succès inattendu de la série cORpuS au FEPN (Festival Européen de la Photo de Nu) en mai 2012, j'ai participé à une expo collective dont la thématique était « Le Corps » dans une ancienne teinturerie de Cogolin, expo chapeautée par la Galerie Sens Intérieur. J’avais toujours gardé contact avec Bruno Bernard, le galeriste, et il m'a proposé cette expo collective avec deux peintres ; projet que j'ai trouvé très intéressant. Surtout que Bruno est un passionné et un grand connaisseur d'art, en plus d'être un personnage extrêmement sympathique ! Donc ça m'a d'autant plus touché. C’est une belle expérience … assez imprévisible pour moi.

Une autre galerie d'art contemporain expose en permanence des  tirages de cORpuS, il s'agit de la galerie « Le Zèle des Anges » à Lourmarin (VaUcluse), là aussi un galeriste, Gérard Coulomb passionné et féru d'art contemporain et qui fonctionne au coup de cœur.

Qu’envisagez-vous pour vos prochaines photographies ? Pensez-vous toujours être le photographe et le modèle ?

J'ai un projet qui me tient particulièrement à cœur, celui de faire une série avec un corps féminin voire avec l'imbrication de deux corps (un féminin et un masculin) pour tenter de créer une sorte de nouvelle entité et de découvrir et d'exploiter le nouveau langage corporel de celle-ci. Je ne suis pas encore sûr que ça se réalise mais j'ai bon espoir.

Et parallèlement à ce projet je pense continuer à utiliser ce premier corps (très ordinaire mais en général disponible!!) dans la série cORpuS, qui se poursuit (il y a encore des choses à découvrir!) et dans d'autres séries.

En conclusion je voudrais remercier deux revues qui m'ont suivi et soutenu : Compétence Photo (via Gérald Vidamment) et Réponses Photo (via Sylvie Hugues). C’est grâce à Réponses Photo que j'ai pu acquérir une certaine reconnaissance. En effet ayant été lauréat en 2012 du concours Réponses Photo / FEPN dont le thème était « Le langage du corps » j'ai pu exposer dans une salle prestigieuse du Palais de l’Archevêché à Arles 12 tirages de la série cORpuS pendant le Festival. C’était la première grande expo pour moi et surtout de magnifiques moments d'échange et de partage ! Un grand merci aussi à Bernard Minier et Bruno Rédarès les « boss » de ce Festival !

Merci aussi à tous les photographes, modèles et divers artistes que j'ai rencontré et qui m'ont toujours encouragé et soutenu, s'ils lisent ces lignes ils se reconnaîtront … je ne nomme personne donc je nomme tout le monde !

Et merci à vous Lesphotographes.com pour l'honneur que vous me faites en m'interviewant et pour votre patience  (vous m'avez demandé d'être bavard … ce n'est pas ma nature mais je l'ai peut-être été un peu trop cette fois-ci !) Merci à vous !  

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Propos recueillis par GT

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