Joseph Heinrich Darchinger, un demi siècle de photojournalisme Allemand

portrait: 
Joseph Heinrich Darchinger, un demi siècle de photojournalisme Allemand
Interview « Photographes »

© Nicolas Havette

 

Photojournaliste indépendant depuis 1952, "Jupp" Darchinger sait depuis le départ qu'il va commenter et documenter l'histoire politique et sociale de l'Allemagne. On lui attribue 1,6 million de négatifs dont les positifs sont destinés aux grands journaux allemands comme Der Spiegel et Die Zeit. Nous rencontrons cet homme de 85 ans, vif et drôle, lors de sa rétrospective pendant les Photaumnales de Beauvais.

Un groschen (10 pfennigs) un bout de paradis – une barre de cinq bonbons au caramel. Bonn 1955

Aviez vous conscience en prenant ces photographies dans les années 50, que vous créiez des archives pour le futur ?

Oui, j’ai toujours photographié pour le futur, une fois qu’une photographie est tirée, elle fait partie de l’histoire, elle devient l’histoire.

Au moment où vous prenez la photo, c’est déjà un témoignage…

Voilà, c’est une trace d’histoire, qui permet de savoir quand les évènements se passent et comment ils se passent. Malgré tout, j’ai choisi ce que j’ai voulu montrer.

Au moment où je fais la photographie je ne m’en rend pas bien compte, mais je pressens quelque chose. Certains diront que c’est une compétence du photojournaliste.

Je fais des photos sur le moment, pas de mise en scène, les gens restent comme ils sont. J’agis très vite, et la photo entre dans l’histoire. Si je laisse passer ma chance, la photo est perdue. Je ne perds pas de temps à tourner autour du sujet, ou bien à revenir le lendemain, je fais la photo tout de suite.


Articles de sport, loisirs – la demande est en hausse. Un magasin à Bad Godesberg. 1962

Cette photo est une photo très simple : elle était devant la vitrine pendant une seconde, et une seconde de plus et c’était trop long, la photo n’aurait pas existé. Il fallait saisir sa chance.

J'ai toujours travaillé dans la spontanéité, même avec les hommes politiques. Ce n’est pas un travail sur une longue réflexion : c’est « tout de suite ou jamais ».

Par contre je prépare ma séance pour gérer la lumière, en prenant quelques photos d’avance. Dans la politique, cela permet aussi de montrer aux gens que je suis là. Et comme ils savent que je vais prendre des photos, cela peut créer des affinités avec le sujet, sa gestuelle et ses mots vont aller aussi vers moi, vers l’image qu’il veut renvoyer dans mon travail photographique.

Et j’ai toujours procédé de la même manière quelque soit les partis, quelles que soit les affinités politiques.

Justement en ayant travaillé pendant 50 ans autour de la politique, était il facile de rester indépendant politiquement, au gré de vos rencontres ?

C’est très difficile mais si on veut, on peut tous ! Et moi je voulais rester indépendant. Ma femme, qui est d’origine prussienne, a toujours cru en moi, même si c’était parfois difficile. Nous avons trois enfants, trois fils, et avons été très heureux en famille. Je pense que c’est grâce à notre fidélité et à la confiance que nous nous sommes tous portés.


Une décoration en fer blanc, une jambe de bois - telle est la gratitude de la patrie reconnaissante. Chez un prothésiste à Bonn. 1956

Dans le livre de l’exposition il y a parfois des légendes assez humoristiques voir satiriques. Nous voulions savoir qui a légendé les photos ?

C’est mon fils qui a fait ces sous-titres, je les ai lus, et je sais que c’est ce que j’aurais écrit moi-même. Ces légendes sont un peu ironiques, et pourquoi pas ? C’est joyeux.

Est-ce que vous avez transmis votre expérience et vos envies de photojournaliste à la jeune génération ?

Je veux bien montrer aux gens quel est mon point de vue sur le photojournalisme, mais on ne m’a jamais demandé de l’enseigner aux autres, je ne m’en souviens pas…

Et puis les photographes aiment être seuls, et pensent qu’ils sont tous plus grands que les autres. Vous aussi ?

Je ne sais pas, je ne crois pas…
A 85 ans, vous faites toujours de la photo ?

Non, depuis 2000 je n’en fais plus. Et je n’ai jamais fait de photographie numérique, je ne peux pas et je ne veux pas. C’est le travail de mes fils maintenant. Eux peuvent travailler avec l’ordinateur, moi je ne sais pas ce que c’est que ce machin… Je m’en fous !

Cigarette, coupe à la James Dean, cyclomoteurs. Dortmund 1959

Et ça ne vous manque pas de ne plus prendre de photos comme avant ?

J’ai eu plusieurs professions, je n’ai pas été que photographe, j’ai aussi été bucheron de formation et diplômé en tant qu’agriculteur, j’ai travaillé dans les bois avec des chevaux pour tirer les troncs coupés. J’ai gardé un grand jardin et une grande maison et j’ai donc toujours trop de travail.

Le diaporama de cette exposition est présenté par Matin Parr lors de la biennale de Brighton. Quelle relation avez-vous avec lui ?

Qui ? Martin Parr ? Je ne connais pas ce nom là… ça doit être mon fils qui a organisé ça. Je ne sais pas…

Le Reichstag. Berlin 1958

Comment était votre quotidien en tant que photojournaliste dans les années 50-60 ?

Je n’avais pas beaucoup de temps pour préparer mon travail, ni pour préparer le cadre théorique et philosophique autour de mes photographies. Je n’avais que 24 heures pour réunir mes idées et mon but, quelques heures pour la prise de vue, mais aussi pour travailler 10 heures dans la chambre noire. Donc il me restait 8 heures pour ma famille et pour dormir.

Je n’ai jamais beaucoup travaillé le noir et blanc, et j’ai toujours tout fait tout seul.

Les petites réunions autour d’une tasse de café font partie d’un style de vie bourgeois. Ceci vaut également pour la cigarette et la vaisselle colorée au design ultramoderne. Dans un sondage, 50% des allemands se prononcent en faveur d’un ameublement moderne de style Bauhaus. Bonn 1958

Justement, étiez-vous un précurseur dans le photojournaliste en couleur ?

Oui et non. Nous avions beaucoup de chance de pouvoir exercer ce métier à ce moment, mais pas beaucoup de matériel. Entre 52 et 55, nous n’avions pas beaucoup de pellicules couleur en Europe, la seule grande usine était en Russie, Agfa. C’est seulement à partir de 56 que les usines Agfa en Allemagne ont pu produire des films couleur. Sinon nous avions les films couleur Kodak, mais après la guerre il était très difficile de s’en procurer, et c’était du petit format. Seuls les films Agfa étaient en moyen format 6x6 ou 6x9.

De toute façon il n’y avait pas de réel marché pour la photographie couleur, personne n’était vraiment intéressé pour les acheter puisque la plupart des journaux étaient imprimés en noir et blanc. Au début j’ai aussi du suivre ce que voulait le marché bien sur. J’ai travaillé 30 ans pour Der Spiegel, il est resté en noir et blanc très tard, et c’était mon grand client donc je devais m’adapter à son format. Par contre j’étais complètement libre de tout mes sujets, j’allais en Israël, juste parce que je pensais que c’était intéressant. La direction du journal approuvait toujours, si ça m’intéressait c’est que c’était intéressant !

Quelle est votre opinion sur ce journal maintenant ?

Il a changé, ça ne m’intéresse plus. C’est fini pour moi, c’est une autre période maintenant, d’autres gens, tout est nouveau. Les gens avec qui je travaillais sont tous morts, ou bien vieux. C’est comme ça…

Interview réalisée par LG, NH & RD

Rétrospective Joseph Heinrich Darchinger au Photaumnales de Beauvais du 11 septembre au 7 novembre 2010.

Photographies de l'exposition et portrait Darchinger © Nicolas Havette :

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