Jennifer Bruget : un visage enchanteur

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Jennifer Bruget : un visage enchanteur
Interview « Photographes »

Jennifer Bruget, jeune photographe franc-comtoise, excelle dans l'exercice périlleux de se renouveler dans l'autoportrait. En déclinant son visage en des dizaines de mises en scène, son portfolio nous donne à voir mille femmes différentes. Le résultat: elle nous emmène très loin, et nous fait partager son monde; une féerie à l'esthétique ardente.

Parlez nous de votre parcours. Comment en êtes-vous arrivée à la photographie ?

Depuis l'enfance, je suis attirée par le monde de l'art, la peinture, l'écriture, la poésie, la musique, la photographie et la mode. J'ai suivi des études classiques, un Bac S, une première année à la fac de Biologie, mais cela ne me passionnait plus. J'ai tout claqué et je suis montée à Paris pour suivre des études en cinéma à Nanterre. Là je me suis découverte dans l'écriture de scénario et l'analyse d'images. En deuxième année, j'ai rencontré un prof en photographie, et j'ai su que je pouvais éclore dans le domaine de la photo, et retranscrire ma vision du monde. Par la suite, j'ai suivi des études aux Beaux Arts de ma région, la Franche Comté. Pendant quatre ans, j'ai pratiqué intensivement la peinture, et c'est en 2007 que j'ai posé les pinceaux pour pratiquer le médium qui me parle le plus, la photo. Je touche également à d'autres domaines. J'aime notamment beaucoup l'écriture, et la poésie qui est un bon exutoire.

Pourriez vous détailler votre expérience cinématographique ? Le regard cinématographique influence-t'il vos photographies ? Comment ?

J'ai étudié l'art cinématographique à l'université de Nanterre pendant deux ans. J’appréciais beaucoup l'écriture de scénario, et la réalisation. Dans un premier temps je souhaitais devenir réalisatrice. Mais finalement, c'est la photo qui me satisfait le plus. Je pense que mon professionnalisme en photo vient de ma formation à Nanterre et je suis réalisatrice photographiquement puisque je traite l'image à tout les différents stades. Je pense que les réalisateurs que j'ai aimé découvrir comme Wong Karwaï, Lynch , Fassbinder, Murnau, Fritz Lang... m'inspirent. Le cadrage serré, le premier plan, l'arrière plan la plupart du temps flou, le plan américain sont une compréhension qui me vient de mes études en cinéma.

Vous avez fait de l'autoportrait votre principale inspiration. Pourquoi ? Pensez vous que votre travail donne à réfléchir sur la question du narcissisme ? Est-ce une remarque que l'on vous fait souvent ?

C'est vraiment par hasard, si j'ai débuté dans l'art de l'autoportrait. J'ai retourné l'appareil et accidentellement je me suis prise en photo, au développement j'ai trouvé l'idée bonne. Alors j'ai investi dans un trépied et un compact numérique. Je pense aussi que tous les films que j'ai vus ou partiellement vus dans mes études cinématographiques se sont inscrits dans mon inconscient. J'ai toujours été stupéfaite par la technique et le sens du jeu des acteurs de films muet qui demandent une grande expressivité du regard et de l'émotion. Comme je n'avais personne sous la main pour l'intégrer à mon univers, j'ai pris le parti de me prendre comme modèle, ce qui dans un premier temps n'est pas aussi évident que cela en a l'air.

De ce fait, j'ai toujours une vision de ce que je veux photographier et si je n'obtiens pas le résultat dès le premier jet, je laisse tomber. Quand je suis satisfaite, il m'arrive de retoucher les lumières ou la saturation des couleurs par la suite.

Je ne pense pas que le fait de se prendre en photo relève du narcissisme. C'est plutôt de l'introspection sur la part d'ombre et de lumière qui est en nous. Je suis plutôt timide et réservée même si on me dit que mes photos ont un énorme pouvoir de communication. En fait, ce que je n'arrive pas à dire de vive voix, je le dis avec des images.

L’autoportrait est il une fin en soi ? Pensez-vous expérimenter d'autres sujets ?

L'autoportrait est un genre qui me passionne, car cela n'est jamais facile de se prendre soi-même en photo, du tout. Je ne sais pas toujours ce que cela va donner, c'est cela qui est passionnant. L'idée est de me mettre en scène aux abords d'un monde réel que je rends irréel par force d'effets, de cadrage et de profondeur de champs. J'aime aussi le fait de réussir à apporter du rêve aux spectateurs. J'expérimente des photos de la nature, des différentes saisons; je trouve intéressant aussi de regarder des photos en macro, avec des mises en scène, la lumière, les couleurs.

Vos photos sont souvent retouchées. Quels sont vos instruments outils de travail ? Comment travaillez vous ? A quel rythme ?

Je travaille avec différents logiciels de retouche trouvés sur le net et dans le commerce. Lors de la retouche, je sais exactement ce que je veux obtenir, je travaille assez vite. Je retrouve mes sensations de peintre, j'aime travailler sur la saturation des couleurs et le jeu des lumières, composer mes photos comme une partition de musique, rechercher la perfection, dans une volonté de raconter une histoire à travers chaque photographie. Mon rythme est de créer une photo par semaine voire deux.

Parlez nous de la préparation de la photographie (choix du cadrage, choix d'accessoires, de couleurs et de maquillage.) Faites-vous tout vous-même ?

Une idée me vient et je compose la photo dans ma tête. Je travaille par thème de couleurs, de stylisme et de maquillage. Je recherche une concordance entre tous ces éléments. Souvent je fais des mises en scènes minimalistes et parfois mon idée dévie et là l'improvisation devient le maître mot. Je peux voir un tissu voler et je m'imagine une sirène où la queue se transforme en volute de tissus. Je mets beaucoup d'attention dans la recherche d'idée de maquillage; des images de maquillages de différentes ethnies dans le monde, ou de la mode. La pose du maquillage est un moment essentiel et important où le personnage que je veux interpréter prend forme. J'aime bien le cadrage serré sur mon visage, qui me permet de jouer avec les flous. Je fais tout moi-même, je suis réalisatrice, maquilleuse, styliste, photographe, et modèle.

A la vue de vos photos, ce qui me frappe est leur force artistique. On a pas l'impression de se trouver face à une photo, tant les effets de couleurs et de flous sont soignés. L'étiquette seule de «photographie» me semble insuffisante. Comment qualifieriez vous votre travail ?

Je fais de la photographie plasticienne qui emporte dans un monde sorti tout droit de l'imaginaire d'un Lewis Carroll, époque Alice, et celui du petit chaperon rouge de Charles Perrault. Je me mets en situation dans un monde romantique et bourré de connotations féeriques. Je dit toujours que je suis une fabricante de rêves. Je suis inspirée par la nature, par des éléments oniriques et doux. J'ai envie que tout le monde puisse adhérer à ce que je fais sans heurter ni créer de gêne. J'ai un grand respect pour les spectateurs. J'ai envie de créer de belles choses, de l'émotion à travers l'expression, la couleur et le flou. J'invente des histoires dans chaque photos et je souhaite emporter les gens dans un ailleurs merveilleux.

Parlez-nous de cet univers inventé, cette féerie ?

Mon univers de contes de fées, doux, onirique, poétique, surréaliste, romantique est une forme de manifestation face au monde réel, obscure et rigide. Mes rêves, mon inconscient, ma fantaisie, mon sens de l'humour, mes remises en question me permettent d'exploiter, de faire grandir mon univers. L'amour de la photo, la paix, la vie, l'émotion sont omniprésent afin de créer un monde où il est encore possible de rêver.

Votre personne, et plus généralement la femme, est au centre de vos photos. Vous sentez-vous appartenir à une mouvance féministe de la photographie ou de l'art en général ?

J'exploite les thèmes de l’hyper féminité, du respect, de l'universalité mais je ne suis pas engagée dans un mouvement féministe. Vos photos dénotent un intérêt pour le corps, mais presque toujours magnifié. Pourquoi ce choix? Je travaille essentiellement avec mon visage et puis beaucoup moins avec mon corps dans une volonté de raconter des histoires rêvées.C'est toujours avec joie que je réalise que mes photos d'art sont vraiment appréciées du public avec des sentiments produisant étonnement, dépaysement, questionnement, contemplation, rêve, bonheur du regard. Je tiens toujours à créer de belles choses ce qui permet d'une certaine manière l'élévation de l'esprit.

Quels sont vos futurs projets ?

Je participe à une exposition collective de 100 pays à New York, du 25 juillet au 10 septembre 2013, puis la Biennale Hors les Normes à Lyon, en octobre 2013. Autrement j'ai sous le coude d'autres expositions en cours de négociation.

 

Propos recueillis par JV

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