François Benveniste, photographe de nu « amateur forcené »

portrait: 
François Benveniste, photographe de nu « amateur forcené »
Interview « Photographes »

Il emploie ce terme pour lui-même et désigne ces amateurs qui consacrent leur principale activité à leur passion. Aujourd’hui il occupe tout son temps à composer ces magnifiques photos de nus. En quatre ans il a fait quelques 350 séances avec ses modèles fétiches, qu’il emmène parfois quinze jours en Guadeloupe pour des photos dans des décors de rêves. Cet artiste a un discours extrêmement clair sur son travail et c’est un régal de découvrir sa relation avec le monde de la photo artistique de nu, le monde des forums de passionnés, et surtout ses relations riches avec ses modèles.


Attaque de la machine

François Benveniste, comment travaillez-vous ?

Sans parler de professionnalisme amateur, il y a les photographes qui travaillent sur commande et d’autres qui travaillent sur l’inspiration. Moi je suis plutôt dans cette deuxième catégorie. Les photographes qui travaillent sur commande, même pour des commandes sans argent à la clé, ne sont pas dans le même débat que moi. Travailler à l'inspiration ou à la commande, je pense que ça doit affecter considérablement la manière dont le photographe du nu regarde son modèle, et comment la fille se comporte. Si une fille fait une photo de nu pour un magazine glamour, elle va avoir des comportements qui seront différents de ceux qu’elle aurait avec son petit ami, qu’elle aime tendrement, par exemple. Le copain tombe dans la catégorie de celui qui travaille avec l’inspiration, pas sur mission !

Quand on travaille sur l’inspiration, il y a l’univers de la sexualité qui est très présent car nous sommes dans cette catégorie des photos de nu. Et cela même quand un photographe se comporte correctement, qu’il ne regarde pas ses modèles, qu’il ne les touche pas bien sûr, qu’il ne leur fait pas de propositions déplacées etc… Il y a malgré tout le photographe qui est animé par une pulsion sexuelle et qui est ému par ce qu’il se passe. Je voudrais citer quelqu’un que j’aime beaucoup, John Peri : il dit de son travail qu’il photographie la démarche d’une femme qui se déshabille devant lui. C’est ce que j’appelle "un photographe sexuel" alors même que son travail est très propre et très professionnel, sans aucun contact physique avec les modèles. Il est simplement conscient de l’acte qui consiste à se dénuder avec tout ce que ça implique comme connotation.


Show girl

Dans l’inspiration, qu’est ce qui nous pousse à photographier une femme nue ? L’affection pure, car ça peut être sa femme, sa copine, la femme qu’on aime, et on peut vouloir figer un moment particulier. L’émerveillement devant l’intimité avec le modèle, qui se montre au photographe en tant que femme. Enfin, et je pense que c’est plutôt mon genre, il y a l’utilisation du nu pour autre chose que la sexualité : la vulnérabilité, la transparence, la pudeur, la provocation. Moi j’ai coutume de dire que le nu est révolutionnaire. C’est plus facile de faire une photo d’une fille nue avec une croix gammée qu’une ménagère en train d’acheter ses choux-fleurs. Pourtant il y a des gens comme Doisneau qui se sont spécialisés dans cette partie, toutes proportions gardées bien sur, et qui l’ont fait merveilleusement bien. Cette non-provocation dans le quotidien montre surement que c’est une facilité parfois que de faire dans la provocation justement. Mais je ne connais pas d’autre plaisir…

Donc j’aime les nus. Le fil commun à tout ce que je fais est l’ambiguïté. Un de mes amis disait : « c’est très important d’être ambigüe et c’est très grave d’être équivoque ». Équivoque c’est quand on montre quelque chose de noir et qu’on prétend que c’est blanc. Ambigüe c’est quand on montre quelque chose et que le spectateur ne peut pas dire si c’est blanc ou si c’est noir. L’ambiguïté peut être intellectuelle, sensuelle, graphique. J’aime beaucoup les ambiguïtés lumineuses, je fais souvent des lumières impossibles : quand on regarde de près certaines de mes photos on peut voir qu’il y a des lumières contradictoires, qui sont probablement naturelles et artificielles. Ça me plaît que lorsqu’on voit ces photos on se demande s’il y a quelque chose de curieux mais on ne sait pas quoi exactement.


Thinking cat

Lorsque nous faisons des séances photo un peu plus osées, les filles sentent que ce que je leur demande c’est de se mettre en danger. De se mettre en danger vis-à-vis d’elles-même surtout, moins vis-à-vis du mâle que je représente. Cette dimension existe mais j’ai 62 ans et je suis fidèle à ma femme et je n’ai aucun comportement ambigu dans ma relation avec les modèles. Elles savent bien que je ne leur demande pas de prestations sexuelles ! Mais elles savent quand même que le sexe est au centre de tout ce qu’on fait. Et donc à un moment ou un autre elles essaient toutes d’aller un peu plus loin que ce qu’on pourrait montrer, elles veulent voir si elles sont capable de "le faire", la dimension photo-thérapie est fondamentale.
Il fut un temps où je payais mes modèles donc c’était assez facile de ne pas tomber là dedans, les filles aimaient leur travail et elles étaient payées. Avec le temps j’ai eu la chance que de plus en plus de filles m’appellent pour que je leur fasse des photos et donc j’ai arrêté de les payer. Je ne paie plus mes modèles depuis près d’un an et demi. Donc les motivations sont variées et quand on dépasse le stade de la dixième séance, on obtient des choses intéressantes.


Recueillement

Si vous deviez décrire la recette du gentleman photographe dans sa relation avec les modèles nus ?

Je ne prétends pas qu’il y ait une méthode. Mais voici ce que je fais (aux exceptions près) :
Je m’intéresse à elles. Je leur parle beaucoup, j’essaie de reconstituer leur histoire, de savoir ce qui les motive à poser, ce qu’elles aiment et ce qu’elles n’aiment pas. C’est important de savoir ce qu’elles en attendent.

J’essaie de les faire rire. J’ai un humour déplorable à base de jeux de mots infâmes et d’histoires salaces. Ça les surprend au départ mais ça passe (généralement). Rien ne vaut une crise de fou rire et une bonne musique pendant la séance pour que les choses se passent bien. Sur la musique, demander aux filles d’apporter les CD qu’elles aiment, plutôt que d’imposer ses propres goûts (cela dit, un bon nombre d’entre elles semblent se satisfaire des vieux standards qui font mes délices).

Je les respecte. Non seulement pas de gestes déplacés, bien sûr, mais pas de regards déplacés non plus. Les filles sont très sensibles à cela. Quand elles sont nues, il faut les regarder comme un toubib regarde sa patiente. Il ne faut pas leur imposer d’être nues quand il n’y a pas de raisons objectives qu’elles le soient. Il faut toujours les couvrir d’un vêtement à la seconde où le shoot s’arrête. Quand elles se déshabillent pour la première fois devant vous, surtout ne pas les inspecter comme un poisson à l’étal du marché. Aucun regard direct sur le corps d’un modèle. Son corps se découvre exclusivement au travers de l’objectif ou de la photo. Un vrai photographe se fout du corps réel de ses modèles. Il ne s’intéresse qu’au “corps photographique” tel qu’il apparaît sur l’image, tel qu’il accroche la lumière… Les 30 premières secondes de la première nudité conditionnent tout le reste du relationnel photographe-modèle, pour des années si besoin. Seuls les “faux-tographes” matent comme des malades, les filles le sentent immédiatement et, au mieux si elles acceptent de continuer la séance, se comportent comme des automates desquels aucune vérité n’émane.


Soft metal

Je leur donne des garanties : nous voyons immédiatement ensemble TOUTES les photos faites sur l’écran de mon ordi. Elles ont un droit de véto absolu sur tout ce qui sort et je détruis devant elles toutes les photos dont elles ne veulent pas. De cette manière elles ont un contrôle absolu sur leur image. Je leur fais signer un bout de papier par lequel elles me donnent les droits non commerciaux pour trois ans de ce que nous faisons et précisent les conditions financières en cas de vente des photos.

Je traite RAPIDEMENT les photos. Il s’écoule rarement plus d’une semaine avant que mes modèles ne reçoivent un CD avec toutes les photos brutes qu’elles ont approuvées et le dossier avec les photos traitées (les seules qu’elles ont le droit de mettre sur leur site ou de poster sur des forums). Quand je traite les photos, au fur et a mesure de l’avancement du process, elles reçoivent par mail un fichier de petite taille de l’image post-produite. Très souvent je discute avec elles du genre de post-prod que je compte faire….Quand elles reçoivent le CD, comme elles se rendent compte que je n’ai pas traité les photos qu’elles auraient aimé que je traite, elles ont le droit de me demander la post-production “a minima” d’une dizaine de fichiers complémentaires. Je suis par contre inflexible sur un point : elles n’ont pas le droit de travailler elles-mêmes (recadrage, traitement des couleurs..) sans mon autorisation les fichiers que je leur passe.


Bain de mer

Que dire sur l’origine, le départ de tout ça ?

Les circonstances de la vie m’ont permis de m’arrêter de travailler en 2002 avant la retraite, j’ai acheté un Canon IXUS II par hasard. Avant je ne faisais que des photos de mes enfants qui grandissaient. Mais j’ai toujours eu une passion pour les vieilles pierres et notamment pour les abbayes cisterciennes et en général pour l’architecture religieuse. En 2003 j’ai fait 65000 km pour photographier des églises et des "vieilles pierres". Un jour, je me souviens très bien c’était en septembre 2003, j’ai emmené ma femme dans le cloître du Thoronet dans le sud de la France, et elle a posé sa main sur les pierres merveilleuses d’une colonne du cloître, et le résultat de cette photo m’a touché. J’ai trouvé que la sensibilité féminine et la sensualité de la pierre se complétaient de manière étrange. Ça m’a donc donné envie de shooter des modèles dans des environnements de pierres anciennes qui sont mes environnements favoris. Donc en décembre 2003 j’ai trouvé sur internet mon premier modèle, Emma, et pendant un an j’ai fait des photos d’elle habillée dans 99% des cas, et dans ces environnements.


La pianiste

J’avais déjà acheté mon matériel de lumière mais au départ je ne savais absolument pas m’en servir. Je suis un réfractaire à l’enseignement et je ne supporte pas qu’on m’apprenne les choses ! Il faut que j’apprenne tout seul en posant des questions, en comprenant à demi-mots. J’avais, quand même, été chez ITIS Photo faire un stage de deux heures avec Jean Turco. Une semaine après je faisais ma première séance.

Concernant votre production photographique, est-ce qu’on pourrait dire de vous que vous êtes boulimique ?

Photographe amateur forcené oui. Je shoote en moyenne deux fois par semaine.
Au début je faisais du studio et je photographiais des corps. Je m’étonnais moi-même avec mes photos, et j’ai longtemps vécu sous l’emprise de cette fascination sur mes photos. J’appelle ça "l’auto-bluffage" ! « J’y arrive, il faut que je continue » ! C’est pourtant différent de la fierté ou de la vanité car je reste persuadé que ces photos n’ont pas de valeur objective.
Ce qui s’est passé, au fil de ces photos nombrilesques où je me surprenais, c’est que j’ai développé des relations avec les modèles. Et depuis, mon activité depuis ces quatre ans est marquée par les rencontres avec ces filles clés, dont la principale est Stephie. J’ai fait 72 séances avec elle pendant ces années, et elle m’a appris tellement de choses, elle a créé un regard sur mes photos car elle possède ça.
Avec des modèles comme elle, très vite la complicité et la passion créatrice ont dépassé la photo. Ça a l’air d’être un propos politiquement correct, mais on ne dira jamais à quel point ce genre de photo est complètement dépendant du modèle et pas du tout seulement en rapport avec leur plastique.


Back Shibari

Donc une modèle avec qui vous auriez des mauvais rapports humains conduirait obligatoirement à une séance et des photos ratées ?

Ah oui. Exactement. Ce sont les filles qui me disent quand est-ce que je dois appuyer sur le bouton. Je le crois sincèrement. Je contrôle l’angle et la lumière mais c’est tout. Pendant tout un temps je ne l’ai pas compris mais c’est très important. Et comme elles ont un droit de véto sur tout ce qui sort ensuite de notre séance, le résultat est réellement le fruit de leur travail en tant que modèle. La plus grande autonomie que j’ai par rapport à elle est au stade de la post-production.
En effet, ça fait maintenant un moment que je shoote en fonction d’un résultat fini qui n’est pas sur le capteur quand je prends la photo, mais qui est dans ma tête. J’ai presque horreur de faire une photo qui est directement bonne à la prise de vue, car j’ai l’impression d’être inutile et que c’est la fille et l’appareil qui ont fait la photo, et que je n’ai fait qu’appuyer sur le bouton.
Donc pour la plupart je passe entre 20mn et une heure sur chaque photo en post-production, et c’est dans ce sens que j’existe en tant que créateur (voir l’article sur une post-production de François Benveniste ici).
J’agence la photo brute (de capteur ndlr) en fonction du net que je vais obtenir après.


Fleur de Noël

Je reprends un de vos mots : "vanité", et je voudrais rebondir sur votre présence très forte sur les forums Internet de critiques photo. Qu’est ce qui vous motive encore à créer cette multiplicité de galeries sur Internet, alors même que vous êtes très bon techniquement parlant ?

Il y a plusieurs stades de la photo. Le stade tout à fait intime et personnel qui est celui de la relation avec les modèles, très important pour moi, souvent très important pour elle. Nous regardons les photos elles et moi, et je ne montre rien publiquement.
Ensuite il y a le stade de la photo faite, qui est offerte au regard d’un public. Et j’estime que cette photo, tant qu’elle n’a pas cumulée une gamme de réaction elle n’existe pas complètement.
Je publie sur une vingtaine de forums chaque jour, français et étranger (américain souvent). Je ne cherche pas les compliments, j’ai un tempérament qui m’incite à penser que les gens qui me font des compliments, et surtout de manière récurrente, sont des gens qui sont certainement sincères mais qui n’ont probablement pas une éducation visuelle pointue. Les critiques qui comptent sont celles de gens que je connais. Les critiques sur Internet comptent moins car ce sont des gens que je ne connais pas.

Et pourtant vous demandez ces avis ?

Oui car ce sont ces avis qui créés la photo. Je suis amusé de voir que certaines photos se font incendier sur certains forums et encenser sur d’autres.
Pour dire les choses autrement et de manière imagée, la Tour Eiffel, c’est la Tour Eiffel, mais ce qui est intéressant c’est que chaque jour il y a 20.000 personnes qui la visitent. Ces personnes ne laissent aucune trace, mais c’est un lieu qui est habité par tous ces spectateurs qui se succèdent en foule compacte, et on ne pourra jamais dire que la Tour Eiffel n’est qu’un morceau de fer. Ce monument est la somme de ses composantes objectives et de ses composantes subjectives.
Une photo c’est pareil : une photo qui n’a jamais été vue est à mon avis moins intéressante qu’une autre qui a été vue et qui, de préférence, a déchainé les passions.


La spectatrice créé

Voici l’expression du propos, c’est une de mes rares photos conceptuelles, juste pour montrer que c’est le spectateur qui projette la couleur sur la photo. L’artiste l’a peinte en noir et blanc et l’image n’existe que par le regard que le spectateur porte dessus. Cette spectatrice ajoute de la couleur sur la seule partie du tableau qui l’intéresse, elle fait sa sélection et ajoute sa véritable valeur. Ça pour moi c’est la justification des forums.

La seule limite que je mets à ça, c’est que les gens regardent les photos et pas le photographe qu’il y a derrière. Certains commencent à se dire que « Benveniste est comme ci ou comme ça », et pourtant ils n’ont pas le droit, ils ne me connaissent pas. Ils ne peuvent pas savoir qu’elles sont les motivations réelles. La frontière dans ma tête est très maigre, je vais sur les forums pour qu’on regarde mes photos, pour qu’on les descende en flammes ou qu’on les encense, certaines photos sont même parfois ignorées et c’est très intéressant. Si je voulais faire des photos "cultes", aujourd’hui j'en serais capable car je sais ce qui va marcher ou ne va pas marcher.


L'élixir

Votre actualité aujourd’hui ?

Un éditeur est passé il n’y a pas longtemps pour me proposer un projet, je vais donc publier mon deuxième livre chez Ragage, grand format d'ici a la fin de l'année. Il sera entièrement crée en collaboration autour de Liloo sur des themes erotico/trash/fantastique. J’ai aussi quelques parutions dans un magazine qui s’appelle « Glam-reporter » et deux dans le magazine « Nude ». Mais en réalité je suis un petit amateur, je ne m’occupe pas de ma promotion. Ma seule promotion c’est mon site Internet et chaque mois entre 350.000 et 500.000 photos y sont vues ce qui représente environ 20.000 visites.

Des expositions ?

Le moins possible ! J’en ai fait quelques unes. L’été dernier j’en ai fait une un peu différente, en association avec un dessinateur qui s’appelle Nalair, qui a réalisé un travail graphique sur mes photos après tirage.

Est-ce qu’il y a des photographes qui vous inspirent dans votre travail ?

Oui tout à fait, Jean-François Bauret par exemple. C’est un de nos grands photographes français, j’adore son travail. Il y a certaines de mes photos qui sont directement inspirées de son travail, voir même des "reproductions" de celles qui me plaisent le plus.
D’autres m’ont beaucoup fait réfléchir comme Pascal Renoux. Quand je vois certaines de ses photos et que je pense aux miennes, j’aimerai qu’on me dise que ça y ressemble ou au moins qu’on voit l’affiliation !

Enfin un troisième dont je ne fais pas de références dans ma tête pour mon travail mais j’aime beaucoup ce qu’il fait c’est Marc Dubord (voir l'interview de Marc Dubord sur lesphotographes.com en cliquant ici). J’ai même posé pour lui une fois avec Liloo! C’est lui qui fait les photos et c’est un travail très graphique qu’il rend ensuite.

Le coup de cœur de la rédaction :

The dark wait

Propos recueillis par RD

Cliquez ici pour voir l'interview de François Benveniste sur la post-production d'une de ses photographie.

Lien vers le site de photographies de François Benveniste.

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