Etre Multi-tâches, comme Baptiste Lignel, une réalité pour les photographes aujourd’hui

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Etre Multi-tâches, comme Baptiste Lignel, une réalité pour les photographes aujourd’hui
Interview « Photographes »

Photo : Laura Swiderski

 

Multiplier les collaborations, s’établir sur différents canaux, maîtriser tous les médiums pour asseoir son métier de photographe, c’est aujourd’hui une réalité pour tous. Le très entreprenant Baptiste Lignel sera notre exemple du jour, et nous présentera ses projets et attributions : Auteur, petit éditeur à sa manière, analyste ou communiquant.

Actualité de Baptiste Lignel

Un an de reportage pour raconter le quotidien d'un service de cancer de l'enfant à l'Hôpital Raymond-Poincaré à Garches. Puis des interviews menées par Taina Tervonen. Et pour finir une mise en forme et une mise en scène par Mathieu Chévara. Une bonne combinaison pour un projet délicat, et des histoires chargées.
Aujourd'hui une exposition à la Cité des Sciences.
http://www.universcience.fr/fr/cite-de-la-sante/contenu/c/1248126436542/face-a-la-vie/
Inauguration publique samedi 21 Janvier de 11H à 13H. Venez nombreux, il y aura des pains au chocolat!

Demain, un livre?
Avec votre aide, c'est possible. Un livre au profit de l'association "Regarde la vie", pour financer ses animations quotidiennes auprès des patients du service.
http://facealavie.org/participez.html
Parlez-en au plus de monde possible, que ces histoires puissent exister, complètes, dans un objet qui reste.

Et si vous ne devez liker qu'une seule page cette semaine, c'est celle-ci:
https://www.facebook.com/pages/Face-%C3%A0-la-vie/176070292488955?sk=wall

Quelles sont vos activités en tant que photographe?

Je viens de la presse, et elle reste un de mes domaines d’activité important. Même si j’y vis souvent de grandes frustrations. Depuis quelques années je me suis diversifié dans les commandes institutionnelles. Un peu à reculons au départ pour y trouver finalement un grand plaisir et des interlocuteurs intéressants.

Puis je me suis inventé une activité de production d’objets, de livres, puis de tirages d’art. Chaque projet menant au suivant. Toujours de manière très artisanale et amicale. Le toute présenté dans une boutique online (http://store.otra-vista.com). J’y fais la promotion de mon travail, mais aussi du travail des autres, par le biais de nombreuses collaborations avec des photographes mais aussi des graphistes. J’adore les collaborations!

Dernièrement je me suis aussi mis à écrire sur la photographie, ce qui m’excite beaucoup.

On m’a demandé récemment si d’être de tous les fronts ne risquait pas de me conduire à n’être à 100% sur rien. Je crois au contraire que c’est cette diversité qui me donne un équilibre intellectuel, mais aussi économique. Ce qui est certain c’est que ce profil n’est pas courant.

Multi supports, multi canaux, pour un photographe comme vous, qu’est ce que ça veut dire ? D’où viennent tous ces projets ?

Soit ce sont des projets que j’initie moi-même, comme en ce moment un reportage qui dure depuis 8 mois sur un hôpital. Ces projets je vais ensuite essayer de les vendre. Soit ce sont des commandes, de portraits, de reportages, pour la presse ou pour l’institutionnel.

En ce moment, les tirages trimestriels me prennent pas mal de temps aussi. Nous en reparlerons plus en détail…

Concernant les livres, mes deux livres ont été édités chez Trans Photographic Press. J’ai appris ce qu’était un livre de photo à l’occasion de la production de mon propre livre. Travailler avec Dominique Gaessler (qui gère ces éditions) c’est un peu travailler avec un puriste : au départ il ne m’a pas dit qu’il allait placer mon livre dans une collection en particulier, avec telle format, et à tel prix, comme on m’a déjà dit par le passé. Il a accueillit mon projet en me demandant de quoi mon projet avait besoin, en terme de format, de papier, de couverture. Comme en général j’ai des idées assez avancées sur mes projets, j’ai pu faire ce que je voulais dans la meilleure direction pour mon projet.

C’est quelqu’un de très enrichissant, c’est un puits de savoir et de références, humble et discret, toute discussion avec lui est passionnante.

Etre édité chez Trans Photographic Press vous ouvre une bonne distribution ?

La distribution est le problème principal, tous les petits éditeurs comme Trans Photographic Press passent par le même distributeur qui est Pollen, et cette année a été particulièrement problématique les concernant. En France et dans les grandes librairies ça va à peu près, reste à voir pour le réassort et la durée de présence des livres sur les tables, mais à l’étranger c’est une vraie catastrophe. Du coup je me suis mis d’accord avec Dominique Gaessler pour que je puisse prendre en main la distribution des livres vers des territoires où le diffuseur ne fait pas son boulot. Et par exemple, Pollen ne diffuse pas au Etats-Unis…

Mais parfois, avec les libraires à l’étranger, plutôt que de leur vendre mon livre en direct je préfère leur envoyer et leur demander un échange avec un autre livre de photos. C’est vraiment la nouvelle monnaie, les livres de photos entre photographes !  C’est très agréable d’être dans un rapport non monétarisé.

Comment est né le projet Otra Vista ?

J’ai fait mes études à New York et ce qu’on faisait à l’époque, c’était des dîners de critique photo. Nous nous retrouvions chez les uns ou chez les autres et nous présentions des projets, pour les commenter et les critiquer en dehors du cadre scolaire.

Je voulais maintenir ce principe quand j’ai du rentrer en France pour effectuer mes obligations militaires, en particulier de continuer à présenter des projets avec des amis qui ont tous des approches similaires de la photographie. Comme moi j’étais à Paris et eux à New York, nous avons monté un premier site en 2001 qui avait pour vocation de montrer nos projets suivant une ligne cousine. Au début on ne montrait que du reportage, au fil des années nos pratiques photographiques se sont diversifiées, et quand nous avons refait le site en 2006 nous avons créé des catégories, voyage, musique, nature morte, et toujours la section principale qui reste le reportage. Voici la base du projet Otra Vista.

Aujourd’hui Otra Vista présente surtout mon travail car mes anciens camarades, pour l’un ne fait plus de photo et pour l’autre a changé radicalement de style et le site ne lui convient plus. Je propose donc des collaborations multiples, comme sur mon premier livre avec John Miller, un travail à deux voix sur le même sujet.

En plus de ce livre, j’avais déjà produit de petits objets dont je me servais pour ma communication –cartes postales, calendrier, petits journaux- et j’ai voulu créer un second site pour les présenter, une boutique. Le fil conducteur de tous ces projets est la collaboration avec les photographes et l’utilisation des outils modernes de communication.

Grâce à tout ça j’ai pu développer une nouvelle idée qui m’amuse beaucoup : les fameux tirages trimestriels. Ce sont des tirages à prix abordable, signés et numéroté au dos, avec un certificat, et édités tous les trois mois. Le carton qui sert à envoyer le tirage a été conçu en collaboration avec Laurel Parker, qui les fabrique, et se transforme également en présentoir pour le tirage qu’on vient de recevoir par la Poste. Il est possible de les acheter un par un en les choisissant, pour 150€, ou bien de s’abonner pour un an à 450€. Je collabore avec un photographe pour deux numéros, c’est moi qui choisi dans leur travail une image qui m’intéresse et que j’édite pour un trimestre. Le trimestre suivant c’est lui qui va choisir dans mon travail une image qui sera éditée. Je travaille donc avec deux photographes par an.

Au fil du temps ce système commence à être un peu plus connu, et un peu plus compris aussi. L’idée pour moi était de s’inspirer un peu des éditions limitées de livre ou des tirages de tête, ceux dans lesquels il y a parfois un petit tirage et qui apporte un plus au collectionneur de livre photo. C’est sur cette base de tirage de tête que j’ai choisi la taille de ces tirages trimestriels, en tenant compte aussi d’un équilibre en terme de prix et de présentation. Le résultat est un 20x30cm, format homothétique du 24x36 car c’est le format le plus courant en photo.

Après un an, le projet paraît pérenne ?

Oui tout à fait, la deuxième année qui a commencé apporte de nouveaux souscripteurs qui s’abonnent, et dans l’ensemble les gens ont bien réagit. Comme les photographes édités touchent 50% des ventes (c’est moi qui assume les couts de production), ils communiquent beaucoup sur la sortie de leur tirages et ça multiplie d’autant le réseaux qui communiquent sur cette idée.

Vous avez déjà choisi le prochain photographe pour ces tirages trimestriels ?

Oui, le prochain est un photographe allemand, Werner Amann, qui a publié son premier livre American à l’automne dernier. Ce livre est super et a reçu le prix du livre photo au festival de Kassel. Nous avons rendez-vous prochainement pour choisir une image qui sera extraite probablement de ce livre.

Est-ce que ce n’est pas frustrant de ne pouvoir montrer que quatre images par an ?

Parfois ça me frustre en effet, ce serait super évidement de pouvoir éditer un tirage par mois. Mais la réalité économique est là, et puis le système est assez récent, ce n’est pas encore le moment de le changer.
Ceci étant, la vitrine de présentation que représente la boutique Otra Vista peut me permettre de réagir très vite si besoin est. Comme ça a été le cas avec l’édition le 14 Mars, 3 jours après le Tsunami japonais, d’un tirage dont le produit des ventes est reversé à Médecins sans frontières ( http://store.otra-vista.com/prints/46-ice-cream-tsunami.html). J’ai donc cette liberté.

Vous avez publié récemment un nouveau livre, parlez-nous de ce projet.

C’est un projet qui a une ambition compliquée : parler de l’enfance de manière à ce que chacun puisse se retrouver dans ces images là, tout en n’utilisant que des photos de mes propres enfants. La deuxième partie ferait pencher le projet vers un album de famille autobiographique, ce qui n’est pas le but. L’apport d’un éditeur comme Dominic Gaessler était ici crucial. Il fallait une conscience claire de la structure qu’il fallait pour ce livre, et pour se détacher de l’affect pour ces images, conserver les photos pour ce qu’elles sont les unes par rapport aux autres. Ce travail aurait été impossible seul.

Le fait que les enfants dans ces photos ne soient pas toujours identifiables, leurs visages ne sont pas toujours montrés, permet que ce soit un peu les enfants de tout le monde. De plus, les moments dont sont tirés ces photos sont les moments de tout le monde, vécus en tant qu’enfant ou en tant que parent, c’est ce degré d’universalité que j’espère avoir trouvé. J’espère d’autant plus que je viens de sortir le volume 1, des photographies sur un lapse de temps de 9 ans, et que d’autres volumes suivront.

Quand vous avez préparé ce projet, vous avez regardé 9 ans de photographies et fait une sélection ou bien c’est tiré de sélections annuelles qui existaient déjà ?

Ce sont des sélections que je fais tout le temps. Sur 9 ans j’avais une belle sélection de 1300 photos, que j’ai du réduire à 300 pour aller voir l’éditeur pour qu’il m’aide à définir le choix des 55 qui sont publiées dans ce livre.

Argentique ou numérique ?

Tout argentique sauf 4 photos. Et les cadres noirs ne sont pas ajoutés, c’est le cadre que je garde au tirage. Il a beaucoup été critiqué d’ailleurs, ça déplaît fortement à beaucoup de gens qui y voient un passéisme désuet ; à moi ça me plaît bien et c’est pour ça que je l’ai gardé. Ceci dit il y a un argument qui m’a fait réfléchir et hésiter : la manière dont ça change l’existence de l’image sur la page livre. L’image est enfermée, et le rapport entre le contenu de l’image et le blanc qu’il y a autour est différent. Cette raison visuelle change la lecture du livre et m’intéresse, ce n’est pas une vision subjective de mon choix mais un constat objectif.

Quels sont les retours que vous avez pu observer sur ce livre ?

Pour le moment, des différents événements auxquels j’ai pu participer les retours sont bons. Du public je ne sais pas encore pour le moment car le livre vient d’arriver en librairie. Je pense et j’espère que c’est un livre qui va avoir du succès auprès d’un grand public grâce à son côté affectueux et sentimental.

Comment avez-vous choisit le titre « Ce qui demeure » ?

Il y a trois niveaux de lecture pour moi. Tout d’abord les enfant doivent nous survivre, donc ce sont eux qui vont rester. Ensuite, la photographie sert souvent de béquille à notre mémoire, pour construire ou étayer des souvenirs: ce qui va demeurer sera ce qui aura été photographié. Enfin, dernière raison moins optimiste mais qui est la raison pour laquelle je fais ce projet : je suis très angoissé par la mort possible de mes enfants, et c’est pour moi une manière de la conjurer, en gravant des souvenirs par la pratique photographique.

Propos recueillis par RD

Liens :

Vers le portfolio général des travaux photo de Baptiste Lignel (reportages et portraits).

Vers le site boutique avec vente en ligne

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