"Entre-sort" de Cyril Crépin

portrait: 
"Entre-sort" de Cyril Crépin
Interview « Photo ou série photo »

Par le biais de Linkedin, j'ai découvert Cyril, un jeune homme comédien-réalisateur et  photographe au physique plutôt agréable. On pourrait supposer qu'une personne dont la vie tourne autour de l'image, quel que soit le médium, soit forcément fasciné par la beauté. Mais comment définir la beauté ou la laideur ? C'est une notion finalement très subjective... Et puis, en consultant sa biographie, j'ai été intrigué par plusieurs collaborations  avec un professeur en chirurgie, Professeur DECHAUVELLE. Comme j'apprécie les personnalités complexes, j'ai demandé à Cyril de me dévoiler sa série photographique "Entre-sort". Une série axée sur les défigurations, les cas les plus extrêmes, l'auteur insiste bien en disant que ce n'est absolument pas un reportage photographique mais bel et bien une œuvre artistique. "Rendre beau l'insoutenable". Et c'est ce qu'il arrive à faire par le biais de cette très émouvante et esthétique série photographique.

 

Bonjour Cyril, peux-tu me présenter ton parcours photographique ?
Bonjour Alexandra et merci de l’intérêt que tu portes à mon travail, j’ai comme tu l’as mentionné un parcours photographique plutôt atypique, j’ai suivi des études d’histoire de l’art, puis fais les beaux arts pour en fin de compte être acteur, entre temps j’ai poursuivi mes études de directeur de la photo, j’ai réalisé et présenté une émission télévisée également, j’ai consacré toute ma vie à l’image et c’est tout naturellement que je suis allé m’exiler aux USA afin de développer ma technique photographique, l’influence du cinéma et de la peinture est et a été primordiale dans l’évolution des thèmes et des cadres dans mon métier de photographe.

Comment est née l'idée de ce projet ?
Ma sœur Delphine Crépin qui travaille avec le Pr. Bernard Devauchelle me l’a présenté, car il cherchait un photographe pour prendre des portraits de personnes en cours de reconstruction faciale, j’avais auparavant déjà réalisé beaucoup de films chirurgicaux en viscérale, l’idée de départ était de traiter les portraits dans un style médical classique, mais à la vue du premier patient je me suis très vite rendu compte que de simples portraits ne suffisaient pas, ça m’était difficile de rester « enfermé » dans ce style photographique, la tension dramatique que dégageait le modèle était trop intense, j’ai donc décidé de transgresser les règles de la photo médicale et de donner mon interprétation de la défiguration, c’était un pari risqué étant donné que ça n’avait jamais été fait, le sujet est encore très tabou. J’ai présenté mon travail au Pr. Devauchelle qui immédiatement a été conquis, il a donc eu l’idée de poursuivre cette collaboration en travaillant sur une série de cas très sévères, il m'a donné carte blanche sur toutes les photos.

Comment s'est déroulée ta rencontre avec le Professeur Dechauvelle  ?
Le Pr. Bernard Devauchelle est comme vous le savez une sommité dans le monde médical, il est le premier au monde à avoir transplanté un visage, j’avais bien entendu lu quelques articles le concernant avant de le rencontrer, comme toutes les personnes qui excellent dans leur propre domaine il a été très amicale et très sensible au traitement du sujet, c’est quelqu’un qui aime et défend l’art en général, j’insiste sur le fait que si « In vU » (qui est devenu le nom de l’exposition de ces portraits de défigurés) existe, c’est en grande partie grâce à lui qui a toujours cru en mon travail photographique, il a été en quelque sorte un mécène pour moi alors que personne ne croyait en cette exposition.

Comment a t-il réagi lorsque tu lui as proposé cette série ?
Au départ, nous n’envisagions pas ces photos en terme de série, il devait s’agir de photos de travail, basiques, sujet sur un fond bleu… Mais lorsqu’il s'est aperçu que je n’avais pas appliqué les règles (bien que j’aie été engagé pour cela, je ne voyais aucun intérêt artistique à effectuer ces prises de vues, je ne suis pas photographe médical même si je connais bien le milieu), il a été très surpris du résultat, nous avons pris conscience alors du potentiel artistique de ces visages torturés, il m'a ainsi proposé de poursuivre ma recherche esthétique du beau dans la monstruosité.

Est-ce que tu savais sous quel angle tu allais aborder un sujet si délicat ?
Oui, tout simplement au départ, de manière classique, mais c’était tout bonnement impossible pour moi, lorsque la porte de la salle d’examen s’est ouverte et que j'ai vu le premier modèle qui n’avait que la moitié du visage, traînant derrière lui une perfusion, ne pouvant s’exprimer qu’en écrivant sur une ardoise… le choc a été si violent qu’il m'est venu des images des peintures de Caravaggio, des sculptures de Berlinde de Bruyckere… c’était tout à fait irréel, j’avais installé quelques lumières et sitôt dessous le sujet s’est révélé, j’allais donc essayer d’en faire des peintures vivantes.

As-tu rencontré ces personnes avant la séance photographique ?
Non jamais, je recevais un appel téléphonique où l’on me disait qu’un patient serait peut-être intéressant pour moi, je me rendais à l’hôpital, on me donnait toutes les indications que je souhaitais sur sa pathologie, son histoire, sa vie… J’installais alors mon studio dans une salle d’examen et attendais que le modèle entre accompagné par une infirmière, elle nous laissait seuls ensuite, c’était à chaque fois une épreuve, pour tous les deux je pense, car la réalité sous les néons de l’hôpital est toujours plus atroce.

Comment ces personnes ont perçu ta démarche ?
Tous très bien, il faut être conscient que ces personnes vivent cachées pour la plupart, elles souhaitent être reconnues comme des êtres humains à part entière, cette série n’a rien d’obscène, d’impudique ou de voyeuriste comme je l’entends quelquefois, j’ai essayé de leur rendre une part de leur humanité, celle que les malheurs de la vie leur a volé. L’obscénité serait de les ignorer.

Est-ce qu'elles ont eu des appréhensions quant au rendu final ? Quelles étaient leurs préoccupations ?
Pas vraiment, le Pr. Devauchelle et moi-même les mettions en confiance, tout se passait dans l’enceinte de l’hôpital, il est très très difficile d’accéder à ce genre de service de chirurgie, les cas sont vraiment très lourds, des personnes meurent dans ces chambres, des familles attendent et pleurent, sans vouloir faire dans le misérabilisme, c’est extrêmement intense pour quelqu’un qui n’est pas médecin, du fait de tout ce contexte, lorsque je me trouvais près d’eux un respect mutuel s’instaurait. Je ne pense pas que ces personnes se soucient à proprement parlé du rendu final, ils sont plutôt inquiets du message véhiculé, comme tout a été préparé en amont il n’y a pas de surprise.

Qu'est-ce qui t'a le plus marqué lors de vos rencontres ?
Pour les premiers modèles c’était avant tout la douleur que dégageaient ces êtres et rapidement leur gentillesse, ces personnes vivent dans un état de conscience que nous ne connaissons pas, ils ont un courage extraordinaire.

Ce sont des photos d'un étrange esthétisme, elles heurtent comme tu dis le plus profond de notre âme. C'est assez paradoxal avec le fait que tu sois comédien et photographe, non ?
C’est une réflexion intéressante, c’est peut-être parce que j’ai appris à feindre certaines expressions, à jouer avec la caméra que lorsque je vois une émotion sincère, vraie je sais la reconnaître, ces personnes ne trichent pas, elles se donnent à vous le temps d’une prise de vue, c’est un exercice sans filet, vous ne pouvez pas vous dire «  ce n’est pas grave, il ne m’a pas donné ce que je voulais, je l’envoie faire une pause, au maquillage et on reprend » ça ne marche pas comme ça, il faut tout donner dans un instant assez court, alors je ne joue pas, j’ai dans la tête beaucoup d’images, d’ambiances et lorsque le patient entre j’ai immédiatement des références picturales qui défilent devant mes yeux, lorsque l’une d’entres elles s’arrête je sais que c’est la bonne. Il faut savoir baisser sa garde, quand un regard vous noue l’estomac c’est gagné.


Est-ce que c'est une série que tu souhaites continuer durant des années ?
Pourquoi pas, si des cas particuliers se présentent à moi, mais j’aimerais avant tout que cette exposition voyage et que l’on parle enfin de ces personnes que l’on cache comme des monstres de foire, que l’on reconnaisse enfin que la beauté se trouve partout, il suffit de renoncer au dictat du beau préfabriqué des médias et de s’interroger sur la valeur d’une beauté siliconée qui uniformise les corps, "qu’être beau" résonne le plus souvent avec être différent.

Propos recueillis par AB

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