Du laboratoire Dupon à l'associatif, Séverine Bally excelle dans le tirage photo

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Du laboratoire Dupon à l'associatif, Séverine Bally excelle dans le tirage photo
Interview « Labos, tireurs et matériel »

Sa vie est dédiée à la pratique de haut vol du développement et du tirage argentique, couleur et noir et blanc. Après s'être éloignée du rythme effréné des laboratoires comme Dupon ou Cyclope, Séverine Bally continue d'exercer ses talents au service des autres, dans le milieu associatif. Elle a côtoyé de grands photographes, mais quand la plupart ont accepté le virage numérique, elle a préféré quitter la profession et rester fidèle à ses chimies.

Photographies Séverine Bally

Photographie Séverine Bally

Parlez nous de votre parcours ?

J’ai commencé la photo à sept ans, avec mon premier tirage en colonie de vacances. J'en suis restée bouche-bée ! Du coup j’ai voulu entrer en école de photo, au lycée professionnel Quinault dans le 15ème à Paris. J’y faisais de la retouche. J’ai fini cette école en 1992 et j’ai ensuite continué au lycée  AFOMAV dans le 14ème pour faire de la photographie à 100% jusqu’en 95. J’ai fini mon apprentissage chez Chromogène dans le 17ème en 97 avec la spécialisation laboratoire, développement et tirage, sur tous les procédés argentiques : noir et blanc sur papier plastique RC et baryté, C41 (papier normal, Duratrans et Duraclear), E6 (Ektachrome, Cibachrome).

A l’œuvre, j’ai commencé chez Dupon par le noir et blanc, tireuse normale, production basique, planches contacts etc, sur petit et moyen format. Je venais juste de finir mon congé maternité pour mon premier enfant quand j’ai été embauchée.

Par la suite j’ai fait beaucoup de grand format. Je suis vraiment arrivée en haut des techniques de tirages, à la fin je ne faisais plus que des tirages d’exposition.

Les années 90, l’arrivée du numérique. Dans votre travail aussi ?

Non, moi je suis vraiment une tireuse argentique. Mais le numérique commençait à arriver. Chez Dupon, ils ne travaillaient que sur de la haute définition, c’était superbe.

Comment étaient répartis les effectifs à l’époque chez Dupon ?

Le PDG Jean-François Camp, très sympa, il y avait aussi des chefs de service, même si chacun avait une liberté et une autonomie complètes. Au développement et tirage noir et blanc nous étions cinq, à la couleur une bonne dizaine. Quand j’ai fini en tirage d’expo, je n’avais même plus de chef, on gérait tout nous-mêmes, à deux avec mon collègue Massimo. Les entrées, les sorties, les commandes…

Photographie Séverine Bally

Vous en avez des bons souvenirs ?

Oui, super. C’est un des meilleurs labos, et un des meilleurs endroits pour exercer ce métier. La clientèle est idéale, Magnum, la mode Chanel, Gucci, Pacco Rabanne, la publicité, et des grands photographes en général. L’ambiance est très familiale malgré la prestation de haute qualité. Ce n’est pas négligeable de travailler avec des grands noms, d’être très proche d’eux et de faire du bon travail.

Quelques anecdotes ?

Les tirages anciens de la construction de la Tour Eiffel, Mme la dame de fer.... sur des plaques de verre assurées pour des milliers francs, donc pas question de les mettre sur le châssis du passe-vue actuel des agrandisseurs !! Improvisation et construction d'un passe-vue en carton pour que celles-ci ne soient pas en contact avec le condenseur (agrandisseur Oméga) et gouttes de sueur à chaque tirage !!

Tirages du Rwanda, plus je tirais plus je pleurais, j'étais dégoûtée ! Sans commentaire...

La rencontre avec un des plus grands photographes de notre siècle Monsieur Helmut Newton, j'en suis restée bouche-bée. Je l'observais tellement que j'en avais la langue sortie, quand il l'a remarqué, il s'est esclaffé et m'a tapoté l'épaule. Un homme très sympa et humble malgré sa notoriété ! J'étais vraiment triste lorsque j'ai appris sa mort .... pauvre June (sa femme très charmante).

Au final je suis restée chez Dupon de 1997 à 2001. En 2001, j’ai migré chez Cyclope.

Pourquoi ce changement ?

Parce que j’avais "fait le tour" chez Dupon. Et puis nous avions une charge de travail énorme. J’ai ressenti le besoin à un moment de travailler dans un laboratoire plus petit. Chez Cyclope ils font de l’art contemporain, Stéphane Couturier, Sophie Kahn, Helmut Newton. Donc un autre type de travail et de relation avec les photographes, dans un petit labo très prestigieux. Finalement le rythme de travail était un peu le même mais le concept était différent pour moi : Dupon est un labo dans un bâtiment de six niveaux, alors Cyclope se trouve dans des anciens bains douches, avec la galerie le Deuxième Œil à côté.

Chez Cyclope il y avait un des meilleurs tireurs de l’époque, Choi, j’ai beaucoup travaillé avec lui. J’avais entendu parler de ses talents avant d’arriver chez Cyclope, en tant que tireur dédié d’Helmut Newton. Lorsqu’on travaille avec des photographes comme ceux là, on ne peut être que bon !

C’était donc une très bonne expérience, qui a duré un an. J’ai fait un bref passage chez Central Color, mais le labo ne me plaisait pas. En 2002 et surtout en 2003, la photo argentique dans le milieu professionnel a connu une grosse chute au profit du numérique. J’ai donc quitté la photo professionnelle. Je ne voulais pas subir le coup de voir arriver cette technologie dans mon labo. Les professionnels n’ont pas eu le choix, ils se sont équipés et certains comme Dupon, Central Color ou Picto on pu garder un tireur argentique noir et blanc. Mais les fournitures, en particulier les papiers, ont souffert de tout ça.

Photographie Séverine Bally

Quand vous êtes partie, des photographes ont été contrariés ?

Eh bien oui, car ce qui est important ce n’est pas uniquement le labo, c’est le tireur. Beaucoup de photographes m’ont proposé d’investir des fonds et d'acheter du matériel pour que j’ouvre mon laboratoire personnel. Je ne l’ai pas fait parce que j’étais à un rythme trop effréné. Je voulais du temps pour m’occuper de mes enfants.

De quelle manière avez-vous continué à exercer vos talents ?

Dans le milieu associatif, jusqu’à aujourd’hui, au sein de l’association photo "POSITIF" de la ville de Vitry sur Seine. Le créneau des amateurs a vraiment grandi ces derniers temps pour devenir très important. Je me suis mise dans cette association car je ne pouvais pas quitter la photographie qui est dans mes gènes depuis 28 ans. Tous les gens qui ont un intérêt pour l’argentique peuvent donc venir me voir, et je les aide à gérer leurs films et aborder toutes les techniques de tirage.

Nous avons des évènements ponctuels, nous faisons partie du centre culturel de la ville et du coup nous fonctionnons beaucoup avec les théâtres. Nous avons évidement des sorties propres à l’association, et moi je donne bénévolement des cours de tirage. Par contre il y a quelqu’un qui fait le démarrage, qui s’occupe des débutants, car moi je n’arrive pas à m’occuper des gens qui n’ont pas déjà un petit niveau (je ne suis pas très bonne pédagogue).
En plus, quand on est tireur professionnel comme je l’ai été pendant des années, on a de très mauvaises habitudes. Les amateurs lisent des livres, et sont très logiques et très carrés. Pour moi, la température de l’eau des bains je n’utilise pas de thermomètre… Je vais avoir des bidouilles de chimie qu’eux n’ont pas, je dilue les produits différemment par exemple. Ce sont des manies de tireur.
Par contre pour l’association c’est une bonne chose d’avoir une vraie professionnelle pour animer la partie argentique, qui est très importante.

Vous exercez donc un métier différent à côté ?

Je travaille à la fac, comme surveillante pour les étudiants en musique.

Photographie Séverine Bally

Vous êtes associée en tant que tireuse à des grands noms de la photographie ?

Je l’ai été, je suis dans l’ombre maintenant. A l’époque j’ai fait des tirages pour Helmut Newton, Bettina Rheims, Sophie Calle chez Cyclope, Magnum et les grands festivals chez Dupon. J’ai travaillé avec beaucoup de grands photographes chez Dupon.

Vous ne regrettez pas d’être partie ?

Non, je ne regrette pas. Je préfère tripoter des chimies que passer ma journée devant un ordinateur ! Je connais les possibilités de l’informatique pour la photographie, mais je trouve qu’on était capables de faire quasiment la même chose de manière traditionnelle, sauf qu’il faut des heures pour y arriver ! La retoucheuse pouvait faire des filtres, des masques, des traitements, enlever les imperfections sur une peau etc. Mais ce n’était pas tout à fait la même chose, on ne rendait pas les corps parfaits, c’était embellir et pas parfaire. Aujourd’hui certains magazines comme Vogue abusent complètement sur le corps des modèles, qui n’ont pas un grain de beauté, qui ne transpirent pas et qui n’ont pas de veines…

Le retour à l’associatif vous a donc permis de garder le contrôle sur l’aspect plaisir de votre activité photographique.

Voilà. Pour moi je voulais rester les mains dans la chimie. J’aime être dans le noir, parce que pour le noir et blanc il y a encore la lumière rouge, mais pour développer la couleur, qui est panchromatique, il faut le noir complet. Le développement couleur est plus complexe, les températures de bains sont plus pointues, il y a plus de machines. Pour le cybachrome c’est pire, il y a huit racks !

Vous avez l’impression qu’il y a un retour à l’argentique depuis que nous avons dépassé l’aspect nouveauté du numérique ?

Oui, certains fournisseurs comme Ilford remettent des machines en route pour faire du papier. Il y a vraiment un gros créneau chez les amateurs, en particulier sur le noir et blanc.
Même sur les gros forums photo, comme sur celui de Nikon Passion par exemple, qui a été monté par un ami, il y a beaucoup de gens qui montrent des photos argentiques. Lorsque des sorties photo sont organisées par ce forum, beaucoup des gens qui se rencontrent lors de cet évènement sont étonnés d’être un bon nombre avec des appareils traditionnels.
Dans notre association, nous sommes une trentaine, et beaucoup viennent pour l’argentique. C’est une très bonne chose.

Est-ce que justement pour l’argentique, on n’a pas un peu plus besoin d’être entouré par une association, de recevoir des conseils ?

Disons que pour le numérique beaucoup de choses sont déjà prévues par l’informatique. Lorsqu’on met une carte mémoire dans l’ordinateur, les photos sont visibles directement, et même on peut leur appliquer déjà des recadrages, les tourner, les manipuler.
Pour l’argentique, il n’y a plus beaucoup de petites boutiques qui ont le temps de donner des explications. Et puis les grands groupes comme Leclerc, pour développer des photos… de toute façon ils donnent tout à un prestataire.

Les gens qui viennent dans notre association ne veulent pas seulement recevoir leurs tirages, ils veulent vraiment développer leurs films et pouvoir intervenir sur la qualité de leurs photos. Ils font donc une planche contact et sélectionnent leurs tirages et demandent des conseils. C’est toujours bien de trouver quelqu’un qui peut expliquer pourquoi un tirage pourra ou ne pourra pas être tiré en 30cmx40cm pour une exposition. Pour eux c’est un grand tirage, pour moi c’est un timbre poste par rapport à ce que j’ai connu avant ! J’ai eu des clients qui me demandaient des 2mx3m ou des 1,82mx2,70m en homothétie de pellicule 24x36. J’utilisais un débiteur de 2 mètres pour le RA4.

Le retour de Séverine Bally dans le monde professionnel, c’est possible ? Comment voyez-vous votre futur ?

Si on me rappelle pour faire du grand format, je ne dirais pas non, mais en argentique.

Photographie Séverine Bally

Pourquoi ne pas revenir volontairement alors ?

Et bien non, je connais les rythmes dans les labos et aujourd’hui c’est trop difficile pour moi. Je me connais, je ne sais pas dire non aux photographes, c’est mon problème. A 18h00 au moment de partir, même avec mon sac et mon manteau, je disais oui à un boulot, « juste pour voir ce que ça donne ». J’enlevais mon manteau, je revenais dans ma cabine et remettais l’agrandisseur en route. Les premières années où j’avais mes enfants, je faisais souvent chez Dupon du 7h-23h, j’avais les clés du labo… C’est même à cause de ça que je me suis séparée avec le père de mes enfants. C’est vrai que je gagnais très bien ma vie à 25 ans, mais ce n’est pas suffisant.

Vous faites des photos aussi vous-même ?

Oui aussi. Dans notre association nous avons des thèmes ponctuels, ça fait un peu ringard mais c’est un bon exercice. Ça nous donne l’occasion de nous critiquer entre nous et de progresser. En tirage, dans le milieu professionnel, c’était très important qu’on me critique, je réclamais. Si ce n’étais pas bon il fallait me le dire, c’est comme ça que j’ai appris.

Vous avez toujours fait de la photo ?

Oui, toujours. Je prends un peu tout ce qui me passe par la tête, portrait, reportage, macro, évènement.

Vous avez des photographes qui vont ont inspiré ?

Ah non, pour moi la boucle est bouclée, et depuis longtemps. Je ne pense pas que l’innovation en photographie soit possible.

Pourquoi faire de la photo alors ?

Pour moi, pour le plaisir, pour les souvenirs. D’ailleurs j’utilise aussi du numérique pour mes propres photos.

Donc pas complètement fermée au numérique non plus ?

Non, quand même pas. Le numérique permet de faire des photos de manière plus décontractée, même si je reste en mode priorité vitesse sur mon Nikon D80. Ensuite je développe uniquement ce qui est intéressant. J’essaie de faire une sélection sur ce qui est un minimum évolué artistiquement, même dans mes photos de famille ou de vacances.
Et dans le futur, je pense faire ma première exposition en 2010, ça fait un moment que j’y pense.

Propos recueillis par RD

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