Dark Tourism, Entretien entre Ambroise Tezenas et Nicolas Havette

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Dark Tourism, Entretien entre Ambroise Tezenas et Nicolas Havette
Interview « Photographes »

Après avoir gagné le European Publisher award en 2006 avec le livre Pékin théâtre du peuple, Ambroise Tezenas fait avec nous une halte sur son travail en cours : genèse d’une œuvre et questions sur la position de l’artiste.


Reportage pour le New York Times magazine "Cuba, the End of the Revolution" 2008

Ambroise Tezenas : Mon travail autour du tourisme mordide a débuté suite à une expérience personnelle au Sri Lanka au moment du Tsunami. Ma femme et moi étions parmi les premiers spectateurs du chaos, entre Colombo et Gallé, sur le site de Telwatta. Un train a été balayé par les flots. Il y a eu plus de 2000 morts sur ce lieu.

Quelques temps après, un article de presse relatait que le train laissé en l’état était devenu un lieu de pèlerinage et de visite. Parmi les ‘’spectateurs’’, il y avait évidemment ceux qui venaient réaliser un travail de deuil et puis d’autres visiteurs attirés par ce lieu comme monument touristique.

L’attrait pour le morbide n’est pas nouveau mais aujourd’hui il implique l’industrie du tourisme et un phénomène de masse. Des universitaires, sociologues, psychologues se penchent sur cette question et moi, en tant que photographe également.


Série "Pékin, théatre du peuple" 2001-2005

NH : Comment définis tu ta méthode de travail ?

Comme lors de mon précèdent travail sur Pékin, j’aime savoir d’ou je pars et ne pas trop prévoir ou je vais arriver. Je mets en place un protocole de départ et le travail évolue au fil des voyages, des lectures et des rencontres. A mes débuts j’ai assisté certains photographes de l’agence Magnum, nous avons eu une discussion avec Patrick Zachmann concernant son travail sur la diaspora chinoise. Il m’avait confié avoir commencé, sans savoir exactement ou il allait, en se laissant porter par le travail…

Suite à la lecture de livres comme Dark Tourism, ou Traumascape, j’ai défini une liste de 16 lieux de drames qui ont comme point commun d’être accessibles aux touristes. Je ne vais pas dans des lieux interdits ou ouverts uniquement aux journalistes. Je me rends dans ces endroits simplement en contactant les offices de tourisme ou les tours operators.

“Je ne suis pas un intellectuel, je suis un gars du terrain, un photographe. Je ne veux rien démontrer, ou affirmer, j’y tiens et je m’y tiens.”

Tu es donc dans la position d’un touriste également ?

Quand je contacte les tours operator ou les agences, je me présente comme un photographe qui travaille sur un sujet plus large. Ensuite j’essaie sur place de photographier le lieu en y situant les touristes ou leurs traces et ce qu’on y voit de manière documentaire et frontale. Je travaille uniquement à la chambre. Sur chaque lieu je réalise une vingtaine de photos. Comme tout travail de photographe il y a le temps du choix et de l’editing mais je n’en suis pas là pour le moment. Je n’ai totalement défini mon angle d’attaque, le choix final se fera en fonction des différentes expériences sur les lieux et des différentes images réalisées.


Série en cours "Dark Tourism" 2008-2011, "Sichuan earthquake tour", China

Tu as travaillé de la même manière avec « Pékin théâtre du peuple » ?

Oui pour Pékin c’était un peu la même démarche. Pendant 10 ans je n’avait fait que du reportage au coup par coup sur des petits sujets. J’avais la frustration, comme je pense la plupart des  photo journalistes, de ne pas avoir le luxe du temps, le temps d’approfondir les choses, d’apprendre à connaitre. Ce que m’a appris le travail sur Pékin, c’est qu’en ne réalisant pas les images sur commande mais de manière autonome, la liberté acquise permet la recherche.

J’étais originellement parti sur un axe de départ beaucoup plus documentaire que ça ne l’a été au final. L’idée était de prendre en photo année après année le même endroit de la capitale chinoise avec le même angle et de suivre l’évolution du paysage urbain. La deuxième année en y retournant, je me suis rendu compte rapidement que c’était trop basique au regard de mes attentes. Un vrai travail documentaire, mais photographiquement frustrant.


Série "Pékin, théatre du peuple" 2001-2005

Tu cherchais dans tes images une esthétique, une certaine séduction ? Tu ne voulais pas être purement dans le document finalement. Avec une volonté de départ de faire un travail de fond, tu t’es au fur et à mesure dirigé vers un travail d’auteur, un travail d’artiste ?

Photographiquement je n’ai jamais été un photographe de "news", j’ai toujours été attaché au coté pictural, même en reportage et puis aujourd’hui travailler uniquement pour la presse c’est un combat perdu d’avance à moins d’avoir ca dans le sang… sinon il faut trouver d’autres solutions.

… Je ne me sens pas Artiste, cette notion me dépasse. C’est une étiquette que te mettent les galeries. Au début j’étais très enthousiaste de collaborer avec des galeries, la première : Paris-Pékin en Chine, puis Philippe Chaume à Paris et aujourd’hui la Young galerie en Belgique. C’est gratifiant d’exposer son travail, c’est aussi un manière de gagner sa vie. On vit dans un monde marchant et il faut vivre avec les évolutions de son temps. Si je vends une photographie à un acheteur qui trouve que le rouge de la photo va très bien avec son intérieur, ca ne me pose pas de problème.

“Ce que je défends fondamentalement : réunir le fond et la forme.”

Est-ce que ce choix du travail à la chambre est lié à ton apprentissage à l’école de Vevey ? Est-ce que c’est une habitude de prise de vue ou est-ce un choix délibéré face au sujet, ou tu te dis : « Là il faut que je travaille à la chambre pour traiter de ce sujet » ?

Certainement, l’utilisation de la chambre est liée à mon apprentissage, je ne suis pas attaché à l’objet mais à son format. J’ai toujours travaillé au grand ou au moyen format avec un souci esthétique affirmé. C’est un outil contraignant qui appelle une distance assumée avec le sujet. Trouver cette distance me parait primordial. Cela a dirigé mon travail vers l’édition, l’exposition. J’apprécie l’exigence sur le fond et sur la forme que demandent l’édition et l’exposition. C’est ce que je défends fondamentalement : réunir le fond et la forme.


"Joueurs de Carrom", Mumbai, India 2006

Tu te situes finalement dans une position instable entre l’action, l’évènement et la position de l’esthétique documentaire, en retrait, frontal, calme. Tu t’attèles à représenter une sorte de lenteur de l’événement, comment tiens-tu en équilibre sur cette frontière ?

Oui, dans le travail sur le Dark Tourism et Pékin théâtre du peuple également, je suis sur le fait et sa lenteur...

Il y a bien sûr une continuité sur ma manière de travailler mais avec une évolution, la démarche artistique évolue.  Dans  le projet que je mène aujourd’hui, j’essaie de m’extraire un peu  de la belle image pour la belle image. Mes photographies nocturnes m’ont identifié, j’aurai pu me contenter de cette ligne. Je continue à photographier des paysages de nuits, notamment pour le New York Times Magazine mais le systématisme peut devenir lassant, et mon nouveau projet est en cel bien différent. Tu as besoin de cohérence personnelle, d’un chemin à tracer. Surtout si tu as un intérêt particulier comme moi, pour l’actualité.

A Pékin je pouvais me cacher derrière le côté pictural, théâtral, et le contexte des jeux olympiques qui arrivaient. Avec Dark Tourism, je prends plus de risque.


Série en cours "Dark Tourism" 2008-2011, "Visit Tchernobyl tour", Ukraine

Qui sont les personnes qui t’entourent, à qui tu présentes ton travail en cours ? As-tu une démarche solitaire ou te reposes-tu sur des avis au moment du travail en train de se faire ?

Je montre peu mon travail en cours mais le regard de certaines personnes est important pou moi comme celui de Kathy Ryan du New York Times ou de Lise Sarfati.

Il y aurait une différence entre un marché français qui serait attiré par la belle image et un marché américain qui développerait un intérêt plus prononcé pour le fond ?

Oui, je le crois, ils sont en tout cas dans ce domaine toujours en avance. Quand tu vois Gilles Peress qui a présenté son travail sur le Rwanda au MOMA en 1995... Le discours de Peress pour moi était très cohérent et le reste encore aujourd’hui.


Reportage pour le New York Times magazine, "Cuba, the End of the Revolution" 2008

Quelle forme voudrais-tu donner à tes images de Dark Tourism ?

L’édition, il n’y a rien de plus satisfaisant que la finalité d’un livre. Je réfléchis en ce moment à son articulation, choix des images et des textes. Je suis en contact avec des universitaires anglais qui ont les premiers traités la notion de «  dark tourism ».

Construire un livre est une étape difficile mais passionnante. Imposer une écriture photographique qui tente de répondre aux problématiques d’un sujet. En l’occurrence quand passe t’on de la commémoration au tourisme malsain, quand y a t’il imposition de l’histoire ou appropriation de celle-ci, quand une photographie passe t’elle au statut documentaire…etc .

Un texte mettra en perspective mon travail, mon intention est que mes photographies soient un support pour une réflexion plus globale. C’est toujours évidemment un enjeu ambitieux quand modestement en tant que photographe, on vit pour faire partager ses propres inquiétudes.


Tsunami, Sri Lanka 2004

Après le prix : european publisher award avec : Pékin théâtre du peuple, avec lequel tu as été "labélisé", comment arrives-tu à passer à autre choses ?

Ce prix a énormément fait pour moi. C’est grâce à ce prix que je travaille pour le N.Y. times. C’est vrai que pendant un moment mon éditeur Actes Sud me demandait : « Alors… et après ? … » C’était une étape décisive et je le savais.

Pendant deux ans j’ai listé une trentaine de sujets potentiels, j’étais en recherche, je doutais énormément… deux ans. J’ai essayé… Je suis partie au Turkménistan par exemple en commençant un travail sur les ex-républiques devenues des dictatures aux portes de l’Europe et puis… ca ne marchait pas. Je ne le sentais pas. Pendant ce temps là mon livre sur Pékin était réédité en France. Je suis parti avec Benoit Rivero pour l’impression. Lors de ce séjour, j’étais hésitant quant à la suite et il m’a dit : « Tu sais Ambroise, tu as fait un livre, peut-être que tu n’en feras pas d’autre ». J’ai trouvé ça absolument effrayant et en même temps tellement juste. Il me disait finalement peut-être n’as-tu rien d’autre à dire. Ca m’a vraiment remué, c’était une provocation qui m’a fait aller de l’avant.

A force de chercher, de me demander quoi faire et en définissant ce que je ne voulais plus faire, les souvenirs de Telwata et la lecture d’un article sur Tchernobyl m’ont remis sur la route.

J’accepte maintenant  la lenteur du processus, de l’histoire. Pour que les choses soient cohérentes, il faut les laisser murir pendant un moment.


Série en cours "Dark Tourism" 2008-2011, "JFK assassination tour" Dallas, USA

Ce travail te fait évoluer ?

Oui, il me fait avancer, voyager, apprendre et dépenser de l’argent (rires). Oui, c’est un luxe !

“Je ne me sens pas Artiste, cette notion me dépasse. C’est une étiquette que te mettent les galeries.”

Propos recueillis par NH

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