Dans l'intimité de Dorianne Wotton avec sa série "In bed with"

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Dans l'intimité de Dorianne Wotton avec sa série "In bed with"
Interview « Photographes »

Dorianne Wotton est une photographe introvertie qui expose ses démons les plus intimes au travers de ce qu'elle aime intituler ses "massacres graphiques". Souvent de l'émotion brut transmise par le biais d'une série photographique ou d'une vidéo. C'est la raison pour laquelle, je trouvais intéressant de présenter sa série "in bed with". Elle se déplace alors chez des inconnus ou des amis afin de les photographier "sur" ou "dans" leur lit. Est-ce qu'il existe un lieu plus confidentiel que son propre lit ? Pas de mensonges, être juste soi-même... c'est finalement ce qui caractérise le mieux la personnalité de Dorianne tout comme son choix de photos bruitées loin de l'esthétisme lisse des photos de studio.

Peux-tu te présenter ? ton âge, ta formation, ta ville, etc... ?

Agée de 33 ans, je vis et travaille sur Paris. Deux bras, deux jambes, une tête, trois yeux.

Après avoir pratiqué, depuis l'enfance, divers modes d'expression, c'est en autodidacte que j'ai fait l'apprentissage de la photographie, en 2007. Puis, je me suis rapidement tournée vers la réalisation de vidéo clips, qui apportent un aspect plus dynamique à mon travail. J'ai fait cet apprentissage « sur le tas », avec néanmoins les conseils, avis et critiques de différents professionnels.

De nombreux projets (séries, publications, expositions, etc.) ont été réalisés ou sont actuellement en cours.

Je privilégie une approche pluri-disciplinaire. Je préfère me décrire comme une « artiste numérique ». Mon approche mêle une réflexion sur les arts et les sciences, et particulièrement les aspects « arts graphiques » et « informatique », proche de la philosophie du « hacking ».

Comment s'est déclenché ta passion pour la photographie ?

Par hasard!  Par curiosité! Par nécessité! J'ai toujours ressenti le besoin de pratiquer divers modes d'expression. Je n'isole d'ailleurs pas cette passion de mes autres pratiques, plus confidentielles (écriture, musique). Par ailleurs, plutôt que de « passion de la photo », je parlerai plus volontiers de « passion de l'image » (compte tenu de mon intérêt à l'ensemble des arts graphiques...)

Les premières photos que j’ai réalisées ont d'abord été des natures mortes. Puis j'ai commencé à réaliser des autoportraits. En effet, je manquais cruellement de confiance en moi et je ne me sentais pas légitime « dans ce milieu » (d'ailleurs, mon ressenti sur ces deux aspects n'a guère évolué et j'ai un avis très critique, voire très négatif, sur mon travail). 
Après quoi j’ai commencé à prendre en photo des membres de mon entourage.

Depuis peu, j'ai passé le pas, et j'ai commencé à travailler avec des « modèles » (je n'aime pas ce terme, d'où l'utilisation des guillemets). Je n’ai aucun critère esthétique.

L’important, c’est toujours cette ligne directrice dans mes travaux: qu’il se dégage quelque chose de fort !

Si le modèle doit donc avoir une qualité, c’est « juste » être expressif ! Je ne recherche pas une morphologie particulière, mais plutôt des personnalités. Je dis souvent que je veux « le psychisme en image ». Je ne sais toujours pas ce que cela veut dire mais je pense que ce qui m’intéresse, c’est ce dont le corps que je capture est l’indice.

Même si je suis souvent traversée par des périodes de doutes (mais c'est somme toute assez sain et constructif: ça permet de ne pas se reposer sur ses lauriers mais au contraire d'avancer, se remettre en question, évoluer, et j'espère s'améliorer), j'espère que cette passion n'en est qu'à ses prémisses et que mon parcours photographique n'en est qu'à ses débuts !

Et pourquoi cette passion s'est transformée en une pratique artistique très présente dans ton quotidien ?

Il y a quelques années, un appareil entre les mains, je me suis aperçue que la photographie pouvait être (elle aussi !) un puissant vecteur me permettant de transcrire ces images mentales que je ne savais exprimer, de matérialiser mes visions. En somme, la photo se veut la traduction graphique de ma perception du monde. Par ailleurs, la capture de l'image est rapidement devenue une grande joie physique et intellectuelle.

Par ailleurs, quelque soit le media artistique, j'ai besoin de faire ressortir le côté spontané, naturel d'un personnage, d'un fait, tout en soulignant sa complexité... Livrer la complexité des êtres, jouer sur les ambivalences et les ambiguïtés... Donner du glauque, du beau, de l'émotion à travers la dureté d'une image, d'un mot, d'un son. Mes créations s'articulent autour d'une démarche qui est au cœur de mon travail. Mon approche photographique est en effet principalement consacrée à la représentation de ce que j'appelle « l'esthétique de la désolation », étiquette qui vaut ce qu'elle vaut...  Il s'agit de montrer le monde tel que je le ressens, souligner l'obscur, le mystérieux...

C'est une quête permanente. Un moteur !

Quelles sont les influences artistiques qui nourrissent tes images ?

Partout. Nulle part. Tant que les objets et sujets de mes travaux graphiques répondent à la démarche que je mentionnais plus haut, tout est potentiellement source d'inspiration.

Mais ma principale et essentielle source d'inspiration, c'est le monde. Ce que je vois, analyse, décortique, assimile et triture jour après jour!

Ensuite, au niveau « artistique », cela peut paraître paradoxal, mais la photographie stricto sensu n'est pas ma principale source d'inspiration. Je préfère les images « animées ». Le cinéma (du cinéma allemand de l'entre deux guerre à Lynch en passant par Waters ou Kubrick... tout un programme !!!) et (surtout) le vidéo clip ont donc toujours été très importants pour moi.

Pour ce dernier, la combinaison, sur un même support, de données de différentes natures comme la musique, l’image mais aussi les paroles ou les textes réunit parfaitement (et souvent avec une réelle créativité, que le format doit autoriser plus facilement) ce que je recherche et ce qui me transporte dans une création.

En ce qui concerne plus spécifiquement la photographie, je ne sais pas si c'est un avantage ou un inconvénient, mais je ne prétends pas avoir une connaissance encyclopédique en la matière. Néanmoins, curieuse de nature, je m'intéresse aux travaux des autres photographes. Amateurs ou professionnels. Connus ou méconnus. De toute façon, la frontière est bien ténue entre ces catégories.

Toutefois, quelques photographes m'animent et me transportent.

Simon Marsden m'a donné envie de passer derrière l'objectif. Son univers est une invitation au mystère. J'étais fascinée à la vue de ces photographies. Puis j'ai découvert d'autres artistes. Mes goûts et inspirations sont somme toute assez éclectiques : Ackermann, Clark, Callahan, Witkin, Corbjin, Arbus... Ils sont si nombreux, si variés... si communs !

En fait, c'est une question toujours délicate : il y a toujours ce risque de citer une source d'inspiration et d'en omettre une autre, ce qui ne signifie nullement une préférence pour la première ni un quelconque désintérêt pour la seconde !

Mais mes influences peuvent également venir d’autres univers artistiques. La musique et l’écriture sont deux univers très importants dans mon travail (d’ailleurs, idéalement, j’aime travailler en musique…) 

Pour les personnes qui ne connaissent pas ton travail photographique, tu es ton premier modèle, des séries très introspectives. Est-ce que la photographie est également une thérapie pour toi ?

J'ignore si c'est une « thérapie », en tout cas, j'aime penser que mes images donnent un peu à réfléchir...

Sans être enfermée dans un concept (du moins, je l’espère), mon travail est quand même traversé par des lignes directrices: créer une autre réalité, casser les codes… Plus largement, réfléchir le rapport passé/futur, avec ce présent quasi fictif qui nous file entre les doigts, ces velléités d’immortalité, etc. Redonner des sens à ceux qui n’en ont plus; redonner du sens à ceux qui n’en a pas…

Tout cela est venu naturellement. Je ne me suis même jamais véritablement interrogée s’il y avait une voie que je souhaitais emprunter.

Je mets un point d'honneur à ne jamais expliquer ce que peuvent signifier mes créations.  Je  pense qu'il faut permettre aux choses de se donner à voir, délivrées des codes de la représentation.

A chacun de juger... Je souhaite vraiment que chacun puisse voir dans mes œuvres ce qu'il veut y voir. J'ai encore confiance en la capacité de discernement des individus. Expliquer ce que j'ai voulu dire ou mettre en valeur, c'est retirer aux « spectateurs » la possibilité de jouir de mes créations comme ils le souhaiteraient, les amputer de leur sensibilité.

Je ne veux pas ennuyer les gens avec « des pseudos réflexions intellectuelles ». Je préfère que mes images hypnotisent, fascinent, écœurent ou envoûtent quiconque regardent, ces intimité, ce défi personnel, cet abandon de soi que j'essaie de capter. La pire chose serait que mes images laissent indifférents.....

De plus, la genèse de mes images vient du plus profond de mon être; où mon inconscient s'exprime pour partie: je ne suis même pas certaine de savoir moi-même ce que j'ai voulu montrer !!! Ni de ce que j'ai vu. Ni de ce que vous voyez. Ni de ce que les autres voient. L'objectif révèle la subjectivité. A chacun de voir...  A chacun de se faire une opinion.

Même quand je fais des autoportraits. Je ne sais pas ce que je veux montrer. Il y a une très grande part d'inconscient. Il n'y a aucun narcissisme dans cette démarche. Se photographier soi-même, réaliser des autoportraits est-ce une manière de se comprendre et de s’accepter ? Certainement. 

Dans un monde où le regard de l’autre est inévitable, nous avons tendance à s’oublier et à « paraitre » pour plaire plutôt que de « paraître » pour « être ». 

Cette démarche pas toujours évidente permet parfois d’apprendre qui l’on est vraiment ou du moins tenter de comprendre.

Avec mes autoportraits, j'interroge justement la question du « paraître », en jouant sur la frontière très fine entre « fragilité » et « force », « beau » et « laid ».... Il y a en trame de fond une ambivalence à la limite de la schizophrénie. Parce que je me montre et me cache à la fois. Je m’expose à travers la photographie mais en même temps je me crée des masques.

Bref, à travers mon approche, je cherche à créer des images poignantes, qui véhiculent des émotions vives à celui qui la voit, qui n'est pas qu'esthétique.

Je me suis intéressée à la série "in bed with" car je trouvais qu'elle tranchait radicalement avec tes précédentes séries. Le côté lit donne un rendu plutôt apaisé et moins torturé que tes images habituels, pourquoi ce choix ?

Mon travail a effectivement une orientation « dark » et peut paraître « sombre »... Et puis je dois être fascinée par l’étrange au point que mon travail en transpire! Mais j'espère ne pas être (déjà!) enfermée dans un style ! Pas plus que je ne pense être fondamentalement « sombre » moi-même.

Donc c'est vrai que cette série peut être considérée comme « à part » car la thématique est a priori plus apaisée. Pourtant, la motivation reste la même: essayer de capter l'être, son environnement, le monde, le psychisme, l'intime. Et quoi de plus intime qu'un lit! C'est, je pense, une de mes motivations premières pour la réalisation de cette série.

Dans chaque série, je cherche à attirer le regard sur ce qui fait sens, sur ces multitudes de petites choses sur lesquelles les regards ne s'attardent pas.

Dans le cas présent, l'idée de départ était: « Montre moi où tu dors, je te dirais qui tu es. »

Les objets n'ont pas d'âme, mais nous passons notre temps à leur en donner. Les objets qui nous entourent contiennent un peu de notre âme, de notre intériorité.

La manière dont nous arrangeons les objets qui sont les nôtres, les lieux où nous vivons, dépendent pour partie de normes culturelles, mais aussi de ce que la personne investit dans ses objets, comment elle modèle les normes, elle vit son quotidien. C'est ce qui rend chaque personne unique.

Ainsi, au-delà de l'objet (le lit), c'est la façon dont la personne manie son territoire qui m'importait. Consciemment ou pas, chacun laisse dans son lit un relief, une empreinte de ce qu'il est. Socialement. Culturellement. Intimement.

 

Entrer dans l’intimité de la personne.
S'ingérer dans le périmètre d'un espace réservé.

Saisir l’authentique et le naturel.
Ecrire le journal intime.
Ouvrir le refuge.
Raconter les manies.
C'est tout ça à la fois, cette série de clichés...

 

Alors, entre l’artificiel de la mise en scène du quotidien et l’authenticité du lit, j'ai réalisé cette série de personnes volontaires pour m'ouvrir la porte de leur cocon. Cette galerie de portraits est donc effectivement plus douce, mais dans le fond, il s'agit toujours de « capter du psychisme ».

 

Propos recueillis par AB

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