Colette Pourroy : les racines, l'écorce et le corps

portrait: 
Colette Pourroy : les racines, l'écorce et le corps
Interview « Photo ou série photo »

Pour finir notre thématique en ce mois d’août, nous vous proposons un regard différent sur « le corps ». Notre rédaction est allée aux Rencontres d’Arles en juillet avec les yeux grands ouvert pour tous ce qui pouvait évoquer ce thème. Le travail photographique de Colette Pourroy, que j’ai eu le plaisir de connaître grâce à une lecture de portfolio, m’a immédiatement attiré. Sa série « Le sexe des arbres » joue à la fois avec l’abstrait et le figuratif du corps humain, vu au travers de modèles surprenants. Ces vues intimes explorent d’avantage de sujets au delà du simple clin-d’oeil : les racines, la famille, et la sexualité.

Le corps joue un rôle essentiel dans votre série photographique « Le Sexe des arbres ». D’où vous est venue l’inspiration pour ce projet ?
Je photographiais les arbres depuis de longues années, tout au long de mes périples, reportages, ou balades en forêt ou dans les parcs en ville.

Un jour, en regardant une de mes photos (n°7), le déclic s’est fait ! je me suis dit : je le tiens, mon sujet ! J’ai pris conscience ce jour-là que je photographiais non pas des arbres, des écorces, mais des êtres humains ! un peu plus tard j’ai compris que je racontais l’histoire de ma famille, de mes ancêtres. Bien sûr, l’arbre ou l’arbre généalogique, le lien est évident. Avant d’avoir trouvé mon sujet, c’était inconscient, je ne choisissais pas : dès que je me trouvais dans une forêt ou un parc, il se passait quelque chose, j’étais fascinée par les arbres, j’avais des histoires à raconter avec eux. 

Ce projet étudie les arbres jusqu'à l'abstraction et l'évocation de la forme humaine. Quels thèmes souhaitez-vous explorer à travers cette série ?
Un thème autobiographique et en même temps qui touche à la condition humaine : sans sexualité, pas de descendance, pas d’ancêtres… Sans sexualité, pas de plaisir, et le plaisir est ce qu’il y a de plus intime, de plus personnel. C’est toute la sensualité, l’intimité de l’être qui est évoquée à travers ces corps offerts à notre regard.

Dans ma vision photographique il y a ce besoin d’aller au fond des choses, au-delà des apparences… Je photographie ces sujets un peu mystérieux, comme des énigmes ou des tableaux en resserrant le cadrage pour donner plus d’abstraction. Là où des gens ne voient qu’un arbre, moi je vois une histoire familiale, de par ses formes, sa texture, son écriture. Dans mon acte photographique il y a l’exigence et la nécessité de réunir réalité intérieure et réalité extérieure.

Il y a aussi mon amour de la Nature, le respect que celle-ci doit susciter auprès des humains dévastateurs que nous sommes.

Parlons de votre approche pour ce projet : êtes-vous tombée par hasard sur vos sujets, ou bien avez-vous effectué un repérage préalable des espèces, des racines, des lieux etc. ?
Au début c’était par hasard et ensuite j’ai recherché les espèces d’arbres qui se prêtaient le mieux à cette photographie anthropomorphique. Au fur et à mesure de l’avancement dans mon projet, les arbres venaient à moi. Ou bien je me déplaçais en fonction de tel ou tel spécimen, signalé ou pas par quelqu’un qui connaissait ma passion ou en fonction de mes connaissances grandissantes sur l’espèce “arbre”.

Dans tous les cas, je déclenche quand je ressens de l’émotion et souvent grâce à la lumière : c’est très lié, l’émotion et la belle lumière… et l’ombre ! S’il n’y a pas une belle lumière, je reviens… si c’est possible, pour refaire la photo.

Dans l’introduction du livre, Stéphan Lévy-Kuentz parle de la ressemblance entre l’écorce des arbres et l’épiderme humain : une sorte de protection de la chair. En creusant ce sujet, avez-vous été marquée par le même constat ? Par quoi avez-vous été surprise ?
L’écorce des arbres, j’ai créé toute une série qui a été sélectionnée et exposée : l’écorce des platanes, dont les couleurs vives et mates évoquent des peaux humaines colorées comme dans certains rites traditionnels.

L’écorce des arbres et l’épiderme humain semblent si proches. Peau comme sensualité, jouissance, caresses… Chair comme égratignures, crevasses, blessures, si étonnantes par leurs textures, leurs dessins… Comme des signes, des traces de leur vie antérieure. Les boursoufflures aussi, qui, dit-on, sont des formes de cancers. Quelle similitude avec l’être humain !

Qu’est-ce que ces « corps », ces « sexes » représentent pour vous ?
La famille, les racines… Et plus encore la sexualité, ma sexualité de femme, mes rapports de couple. Je raconte aussi mon désir, et à travers cela les non-désirs et les frustrations propres, mais aussi celles des générations passées. Les rapports entre l’homme et la femme car dans mes images je montre les deux sexes. 

Pour revenir un peu en arrière - quel a été votre parcours dans le monde de la photographie ? Quels projets ont précédé « Le Sexe des arbres » ?
De très belles rencontres, notamment avec Jean-Claude Lemagny dans les années 1980. Il était venu voir ma première exposition collective (mes photos étaient en couleurs dans une vision en détail rendant la réalité qui m’entourait assez abstraite). Je l’ai revu à la Bibliothèque nationale Richelieu. La balle était dans mon camp… Pour des raisons économiques, j’ai « oublié » cette rencontre, m’étant investie à plein temps dans le dessin de presse et l’illustration graphique et photographique dans l’édition, mes façons de gagner ma vie en tant qu’artiste.

Aussi, je peux dire que « Le Sexe des arbres » a été mon premier sujet, ma première exposition, ma naissance à la photographie… Une photographie d’auteur, par rapport à ma vie d’avant, qui était alimentaire. 

Et pour finir, quelle a été l'influence de cette série sur celles qui ont suivi ? Y a-t-il un fil conducteur dans votre travail ? Qu’est-ce que vous explorez en photographie depuis ?
Cette série, je ne sais pas si elle a eu une influence, mais en tout cas elle fait partie de quelque chose en moi, qui devait être dit. Forcément il y a un fil conducteur puisque ce qui vient après est encore de l’ordre de l’intime, et autobiographique !

Ainsi avec “Au clair de son ombre” qui a été primée et exposée à la galerie du Centre IRIS en 2013, c’est l’histoire familiale, l’image de ce père absent, les souvenirs d’enfance, ma vision d’enfant face à ce manque et cette omniprésence. D’une magnifique plume, Olivier Bourgoin a écrit un texte émouvant sur cette série pour l’exposition. Et Bénédicte Philippe, de Télérama, un article des plus touchants.

En ce moment j’explore à nouveau ma vision d’enfance par rapport à mon image de femme, l’image peut-être que ma mère m’a renvoyée, ce qui m’a construite en tant que femme, ce que je suis maintenant. Des images d’intimité, de sensualité, de légèreté, d’imaginaire.

On est toujours dans l’autobiographie !

Les photos d’arbres de Colette Pourroy ont fait l’objet, en 2011, de deux livres chez Vis-à-Vis éditions:
Peau d’arbre (photos d'écorces en noir et couleur) et Le Sexe des arbres (avec des textes “poéticoquins” accompagnant les photos noir et blanc).
Contact : 06 12 99 57 46         
colette.pourroy-photographe@wanadoo.fr

 

Propos recueillis par LG

Social

Gardez le contact

Nos partenaires