Berlin vu par Tristan Siegmann

portrait: 
Berlin vu par Tristan Siegmann
Interview « Photographes »

Berlin est un oasis visuel pour les amateurs de graffiti. Les tags, pochoirs, et peintures murales bien colorés décorent les murs, les sols et les panneaux de la ville. Comme montre Tristan Siegmann dans sa photographie, ces touches urbaines représentent aussi les changements signifiants dans la société. Nous avons rencontré le photographe à l’occasion de l’exposition « Berlin : Lieux, Traces,  Frontières »  à Nantes du 13 au 24 octobre 2010  et de la résidence artistique qui accompagne cet évènement.

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Cliquez ici pour lire l’interview en anglais/To read the interview in english, click here

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A quel point  votre séjour en Nouvelle-Calédonie a-t-il formé votre carrière photographique ?

Mon séjour de trois ans en Nouvelle-Calédonie a tout simplement été déterminant pour le commencement de ma carrière. Je suis parti là-bas d’abord pour mon service militaire dans la marine.  Je travaillais au service photo de la base aéronavale de Tontouta, j’avais alors 22 ans. Puis, je suis revenu en France pour un mois durant lequel j’ai contacté quelques journaux sur Paris. C’est Le Point qui le premier m’a fait confiance en me passant une petite commande : faire «  le trombinoscope » de tous les leaders  politiques, ainsi qu’un état du panorama politique et culturel de la Nouvelle-Calédonie. Comme premier test, ils voulaient voir si j’étais capable de prendre des rendez-vous, de faire des portraits et d’apprécier la qualité de mon travail.

J’ai eu la chance d’être en contact avec Manuel Bidermanas, fils du photographe Izis, qui a transmis mes premiers reportages à l’agence Gamma avec laquelle le Point travaillait. Cette confiance qu’il m’a accordée fût déterminante pour mes débuts dans cet univers du journalisme et du photoreportage de presse …

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1983-84  marquait le début des évènements en Nouvelle-Calédonie et l’agence Gamma m’a fait comprendre que mes photos étaient de bonne qualité et exploitables par les journaux et magazines français et étrangers. Dès lors, je devins correspondant, suivis quotidiennement l’évolution de la situation et expédiai régulièrement de  la « matière photo-journalistique ».

C’est avec Jean-Claude Francolon –un des fondateurs de l’Agence Gamma et une de mes toutes premières références professionnelles- que j’ai compris combien regarder, voir et analyser en quelques instants était fondamental dans la pratique de ce métier. A son contact, j’ai pu développer une réflexion critique et un véritable œil photo-journalistique. J’étais son assistant mais il me laissait aussi travailler et réaliser mes photos en toute indépendance. J’ai aussi pu à ce moment être en contact avec d’autres grands reporters, de la presse écrite et audio visuelle et des photographes des deux autres grandes agences Sipa et Sygma.

Je suis revenu en Métropole avec mes photos du Rainbow Warrior coulé dans le port d’Auckland et j’ai continué à travailler pour Gamma comme pigiste régulier dans le secteur de la politique intérieure et de l’actualité générale.

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Pouvez-vous nous expliquer votre démarche photographique qui est à la fois journalistique et « d’impression » ?

Je pense que la notion de photographe journaliste m’a été évidente tout de suite. Le travail qui m’était demandé était à la fois dans le cadre de la presse, qui s’incarne par la démarche journalistique et photographique et dans la contrainte de temps que l’actualité impose. Il y a pour ça une méthodologie, une technique, un savoir faire, le but étant de contenter le client (les journaux consommateurs d’images) car nous sommes en concurrence avec d’autres agences et d’autres photographes. A l’époque cette concurrence et cette émulation là étaient bonnes.

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J’ai mis longtemps à me faire confiance, à accepter l’idée que je pouvais avoir une signature photographique. Tout cela est une forme de recherche liée à mon travail, liée aux commandes,  une volonté à me référer à ce qui se fait de mieux et de rechercher ensuite une forme de poésie au travers de ce qu’on voit et de ce qu’on donne à voir aux autres avec la photographie.

L’équation qu’il fallait que je résolve était de dépasser la technique maîtrisée pour faire ressurgir la poésie et la qualité du propos. J’ai mis du temps à combiner ces paramètres et j’aime bien cette notion, maintenant, de regard mosaïque. Tous mes sujets sont articulés comme une histoire de photojournalisme : un début, un milieu et une fin… Essayer de construire, ce que j’ai toujours fait, et ce qu’on ne nous permet plus aujourd’hui. Avec les transformations de la technique nous allons vers des choses beaucoup plus rapides et paradoxalement j’essaie de revenir vers des travaux pour lesquels je prends plus de temps, et de rester en décalage par rapport à cette accélération de fabrication/consommation de  l’image et de l’information. Pouvoir  regarder le temps, voir les espaces dans lesquels mon émotion et mes sentiments se plongent, pouvoir transmettre ce que j’ai à dire, décoder le sujet qui doit pouvoir être lu, aider à la compréhension de ce monde qui tourne encore…

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Par rapport au temps que vous avez passé en Allemagne, pourquoi avez-vous choisi de parler du quartier de Friedrichshain à Berlin et comment est apparu le projet « Lieux, traces, frontières » ?

C’est une histoire qui devait être en moi depuis très longtemps, qui a été réfléchie par rapport à un voyage que j’avais effectué en 1998 à Berlin. En tant que photographe de presse je n’ai pas participé à cette fantastique histoire de la chute du Mur de Berlin, mais mon implication par rapport à la ville  est à la fois une fascination pour son histoire, mais aussi la question identitaire de mes origines juives-allemandes. Je pense que les deux ont été des moteurs importants, renforcés  par ma rencontre avec ma compagne Est-allemande de l’époque et qui a favorisé aussi la connaissance de ce pays, notamment de l’ex RDA. Ensuite, je suis resté fasciné par cette ville, je pense que je m’y suis retrouvé par divers aspects de reconstruction, de mouvement, d’énergie : les fractures du passé y sont toujours visibles.

Tout cela résonnait en moi et m’intriguait. C’est sans doute pour cela que j’ai pu m’y installer et y travailler. Le quartier de Friedrichshain a été pour moi un heureux hasard lorsque j’y ai trouvé un logement sachant qu’il incarnait parfaitement tous ces points de frictions et ces transformations du paysage urbain et social. Je me retrouvais au centre d’un phénomène où l’image pouvait être pour moi la meilleure façon témoigner.

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Quels thèmes trouviez-vous les plus importants à explorer dans cette société qui se transformait ?

Le principal thème au départ coïncidait avec se qui se passait pour moi à Paris : j’étais assez révolté par le constat que le système économique et social que je subissais comme tant d’autres, était de plus en plus difficile à vivre. J’avais donc envie de raconter ce qui m’arrivait en particulier -de ne plus pouvoir travailler dans les conditions que j’avais connu, les transformations de la presse- au travers d’une histoire d’ordre sociologique. Je voulais témoigner et prouver que l’on pouvait vivre autrement que dans cette espèce de déferlement  avec la performance et le fric comme qualités premières. Chacun peut vivre dignement, normalement, et c’est ce que j’ai voulu incarner et conter au travers de mes photographies, en montrant des rapports humains d’une simplicité nécessaire. En conjuguant mes expériences et en apportant le principe humaniste de la réflexion photographique ; je voulais prévenir que ces dérives, si on ne les conteste pas nous conduisent au centre d’une machine qui broie la qualité de nos vies.

Ce travail m’a permis d’apporter à nouveau un sens à mon métier de photographe que je commençait à perdre en restant à Paris sans savoir pourquoi nous consommions autant d’images dans lesquelles je ne trouvais plus du tout ma place. Je conçois qu’il puisse y avoir un rapport commercial mais il faut que les choses aient du sens.

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Dans le passé, quels échanges avez-vous eu pour ce projet « Berlin : Lieux, Traces, Frontières »  avec l’université IUT Paris XIII ?

Le point de départ est simplement la rencontre avec un ancien camarade de lycée devenu maitre de conférence à l’IUT Paris XIII. J’ai apprécié de faire naître, peut-être, chez des étudiants plutôt orientés vers le marketing, le management ou l’économie, un intérêt pour la photographie et sa fonction interrogative.

Est-ce que le fait d’avoir partagé des idées avec les élèves ou les professeurs a changé, altéré votre façon de voir ou de comprendre ce projet ?

Pas précisément. Je touchais plutôt avec cette rencontre à une partie un peu plus sociologique de mon travail  «Quel est le statut de l’image dans la transformation sociale ?» et j’étais touché de découvrir que ce travail photographique pouvait être pour eux une source de réflexion et une matière à interprétation dans leur discipline propre. C’était donc une nouvelle possibilité de remplir pour moi ce contrat, d’élargir  le champ d’exploitation de l’image, d’être dans l’autre alternative qui intègre la mise en perspective de la connaissance et du sensible dans l’échange et la transmission.

La réflexion que j’ai aujourd’hui est : «quel est l’impact d’un document ou d’une iconographie dans un contexte particulier, pédagogique, de recherche ou de réflexion ».

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Dans l’avenir, où ira ce projet ?

Cette exposition a déjà pas mal tourné depuis 2006. La prochaine  étape  sera une exposition à Nantes au mois d’octobre 2010, dans un très beau lieu d’évènements culturels et d’expositions : Cosmopolis. Cette exposition sera présentée avec l’aide et le soutien  de la revue » Allemagne d’Aujourd’hui »  et se déroulera du 13 au 24 octobre 2010 .Elle sera accompagnée et ponctuée de soirées tables rondes (rencontres-débats) animés par des professeurs et chercheurs  Français et Allemands sur des thématiques qui iront de l’histoire de la sociologie à la philosophie en passant par de la poésie... qui parleront et redéfiniront, expliqueront, sans doute ,les nouveaux enjeux  économiques et culturels européens  que représente cette grande capitale qu’est  Berlin. Ce sera aussi l’occasion pour moi d’animer ma production photographique  en collaboration avec le rectorat de Nantes et d’être en résidence pendant tout le mois d’octobre à l’IEA de Nantes.

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Comment une ville comme Nantes peut-elle s’inscrire dans votre Projet « «Berlin : Lieux, Traces, Frontières »?

C’est un sujet qui s’adapte très bien à la ville de Nantes qui se trouve être elle aussi en mutation, avec des espaces en friche qui ont été transformés depuis quelques années. Il y a eu une réelle réappropriation d’un espace qui a été en mutation pendant des années. Le quartier de l’île de Nantes en particulier est concerné avec son ancienne activité de commerce maritime et de chantiers navals. Je m’y suis déjà pas mal baladé pour le moment et j’ai même commencé un travail sur les traces de ce passé encore un peu présent...

Le travail sur lequel je vais devoir intervenir lors de la résidence sera autour d’un quartier celui de Malakoff, enclavé entre le fleuve et la voie ferrée. C’est intéressant de voir comment les gens s’approprient cette zone en profond changement au moment où se construisent des voies pour communiquer et améliorer la fluidité des  echanges avec le reste de la ville. J’essaierai de montrer la sociologie urbaine que j’ai photographiée à Berlin, dans ses ressemblances et ses différences. Si la culture bien sur n’est pas la même, on peut retrouver dans cet espace les vestiges de la richesse industrielle qui fut le passé de ces villes et voir comment les combinaisons marchent ou ne marchent pas. Je vais simplement « qualifier le regard ».

On pourra trouver suite à ce travail photographique des commentaires ou des réflexions, qui sont  à mon avis pour chacun le meilleur moyen d’appartenir à cette ville et de moins subir sa pression historique.

Propos recueillis par LG

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