Aurélie Taillepied et sa série "Home"

portrait: 
Aurélie Taillepied et sa série "Home"
Interview « Photographes »

Après avoir vu sa série photographique « HOME », nous avons rencontré cette photographe de talent du nom d'Aurélie Taillepied. D’après ses mots, « ce projet vise à questionner et à redéfinir la notion de foyer dans une société où le logement est une préoccupation majeure. » Ces photographies non seulement nous questionnent mais nous intriguent. Elles reflètent une solitude et une tristesse mais aussi une lumière et une chaleur.

Comment vous est venue l'idée de cette série "Home" ?

Avant ce projet, j’ai beaucoup lu et écrit sur le voyage, l’appel de la route, et sur ces aventuriers qui partaient pour des contrées lointaines. Paradoxalement, au fil de cette réflexion, je me suis intéressée aux racines, à l’attachement à un lieu que l’on appelle le foyer, en anglais home (qui m’a d’ailleurs semblé beaucoup mieux correspondre à ce projet). En faisant quelques recherches, je me suis aperçu qu’étymologiquement, home signifiait le centre du monde. Symboliquement, home, c’est l’endroit où une ligne verticale et une ligne horizontale se croisent. La ligne verticale représentant le chemin entre le ciel et les entrailles de la terre ; et la ligne horizontale, le chemin qui mène aux autres endroits de la Terre. J’ai donc commencé à mener une petite enquête pour savoir quelle forme revêtait cette idée de « home »pour les gens qui m’entourent. C’était une phase très intéressante du travail qui m’a permis de construire la définition qui introduit la série. Nos sociétés étant confrontées à une crise du logement sans précédent, il m’a semblé qu’il fallait me concentrer sur cette dimension dans mon travail. Cette série est le fruit de ces réflexions et de ces recherches.

De quelle manière avez-vous construit ce projet ? Avez-vous fait un travail de repérage sur place ? Connaissiez-vous les lieux et personnes auparavant ?

Ces lieux sont pour la plupart des endroits que je connais très bien et que j’ai beaucoup photographiés parce qu’ils me fascinent. Je connais aussi très bien les habitants de mes photographies. Je me rendais donc souvent sur place le week-end et je prenais mes photos. De manière générale, j’essayais d’être discrète et je ne modifiais rien de l’endroit. En ce qui concerne les portraits, certains sont pris à l’insu des personnes, d’autres ont été posés mais dans ce cas-là, je donne le moins possible d’indications. J’aime préparer mon appareil et attendre le moment où la personne que je photographie aura perdu le masque superficiel qu’induit la prise de vue pour retrouver une expression naturelle.

La série est en noir et blanc. Est-ce un choix purement esthétique ?

Depuis toujours, je suis fascinée par la force et l’esthétique des images en noir et blanc. J’aime aussi son caractère universel et intemporel. L’univers sobre et poétique qu’il peut créer. Ce n’est plus une image fidèle du monde en couleurs que l’on connaît, que l’on voit, mais une métaphore de cette réalité. Les photos en noir et blanc représentent pour moi les éclats fugaces d’un instant que le photographe a rêvé ou ressenti.

Quel matériel utilisez-vous ?

Je suis une inconditionnelle de la série X de Fuji. Je photographie avec le X-100 et X-E1. Je trouve que c’est un excellent compromis de qualité pour mon budget. Lorsque je possédais un réflex, j’étais souvent déçue de ne pas l’avoir à ma portée dans des moments propices à la photographie, tout simplement parce que son encombrement me décourageait de l’emporter partout avec moi. J’ai donc retrouvé le plaisir d’un appareil photo léger avec une qualité d’image vraiment très haute. L’année dernière, j’ai reçu un cadeau d’une grande valeur sentimentale : l’appareil photo que mon père a offert à ma mère pour ses 18 ans. Je me suis donc mise à l’argentique. Ça m’a paru très difficile au début de ne pas avoir droit à la profusion d’essais qu’autorise le numérique. Aujourd’hui, je pratique plus souvent le numérique par confort et budget, mais j’ai appris à fonctionner de la même façon. En travaillant à l’économie et en ne déclenchant que lorsque j’ai dans le viseur la photo que je souhaite vraiment. D’autant que le travail de tri qui vient ensuite est beaucoup moins fastidieux.

Vous avez ingénieusement inséré la définition du mot "Home" dans votre série. La définition parle d'un endroit où l'on vit en famille. Un endroit heureux, un refuge synonyme de sécurité et de protection. Or, vos photographies témoignent d'endroits austères, de personnes isolées. Pourquoi ce paradoxe ?

Je trouve très intéressant d’utiliser dans mon travail des mots et des images. Tous mes projets photographiques sont accompagnés de textes, de phrases, de mots. J’aime que les mots fassent écho aux photos, qu’ils en modifient la signification, mais ce que je préfère c’est quand il y a une opposition entre ce que disent les mots et ce que disent les images. Cette contradiction me paraît intéressante dans la mesure où elle interpelle et engage une réflexion chez le spectateur. Les mots donnent alors une autre force aux images.


 
Pouvez-vous nous donner votre définition du mot "Home" ?

Ma définition du mot Home est une photo. C’est amusant d’ailleurs. Ça n’est pas une vraie photo mais une image que j’ai en tête d’un lieu qui m’est très cher et de ses habitants. J’y vois la maison de mon enfance, les gens que j’aime et un sapin de Noël illuminé. J’y associe la nostalgie. Plus généralement, home c’est vraiment un attachement profond à un lieu, aussi différent ou aussi précaire soit-il.

Avez-vous eu des inspirations d'autres artistes ?

Il y a beaucoup de photographes qui m’intéressent et qui me fascinent. Robert Frank et ses « Americans » qui a été une de mes premières découvertes en photographie.J’admire beaucoup le travail de Joel Meyerowitz, Todd Hido et Stephen Shore par exemple.
J’aime aussi le travail en noir et blanc d’Alain Laboile, avec son univers poétique et enchanteur, ou très différent chez Gabrielle Duplantier que je viens de découvrir avec son livre Volta. Mais pour photographier, je m’inspire surtout de la littérature et de la poésie. J’adore lire et très souvent j’ai besoin d’illustrer mes lectures. Par exemple, j’aime beaucoup les poésies de Laura Kasischke ou encore Abandoned Farm, de Ted Kooser. Ces poèmes sont vraiment très évocateurs d’images.

Vous travaillez beaucoup par série. Pourquoi ce choix ?

Ce que j’aime, c’est raconter des histoires. Alors le format de la série me correspond tout à fait. Je suis frustrée lorsque j’utilise une seule image parce que je ne peux pas faire de résonance. J’aime le défi, la difficulté de donner une cohérence à un ensemble d’image. Et puis la narration, c’est essentiel en photographie. Le magazine réponse photo a sorti un hors-série sur la série photographique. C’est resté mon livre de chevet pendant très longtemps.

Y-a-t-il des projets en cours? Pensez-vous à la publication d'un recueil sur la série "Home" ?

J’ai plein de projets que je consigne scrupuleusement sur un petit carnet. Malheureusement, je manque parfois de temps pour les réaliser.
Je suis fascinée par les États-Unis et j’ai eu l’occasion de photographier des paysages incroyables et surtout des lieux improbables abandonnés par les hommes, des villages désertés ou presque, des vestiges de présences humaines et je rêve de continuer ce travail.
Je souhaite aussi continuer le travail Home avec pour objectif la publication d’un recueil. Je réfléchis encore sur son format, je voudrais qu’il s’adapte parfaitement à la série et non l’inverse.

Propos receuillis par Gaëlle Toujas.

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