Ateliers photo : le travail de Morea Steinhauer en Amérique du Sud

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Ateliers photo : le travail de Morea Steinhauer en Amérique du Sud
Interview « Photographes »

Pendant ses études supérieures au Costa Rica, Morea Steinhauer a commencé à envisager toutes les applications de la photographie, ce qui l’a conduit à créer et animer des ateliers fascinants avec des réfugiés colombiens en Amérique du Sud. Dotée d’un caractère exubérant, il est agréable d’entendre parler de ces projets pleins de sens et cela nous rappelle l’impact que la photographie peut produire sur la vie des hommes. Elle aborde ici ses expériences en tant que guide lors de ces ateliers, et aussi leurs influences sur son propre travail.

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Quel est votre parcours en photo ?

En fait, mon chemin dans la photo commence au lycée. Un des amis de mon père, qui avait presque 90 ans, est devenu mon mentor. Malgré des yeux mauvais et une cataracte avancé, il était expert dans plein de domaines mécaniques, y compris la photographie. Il ne voyait plus assez clair pour continuer à photographier, mais il m’a appris les bases.

J’ai commencé mes études avec le programme de photographie artistique à MSUM (MSUM (Minnesota State University Moorhead), dans lequel nous passions la première année sans toucher à la photo ; à la place nous dessinions, nous apprenions les principes de design et ce genre d’exercice. Je suis très contente d’avoir eu cette formation classique, même si à présent je fais plutôt de la photographie documentaire qu’artistique.

Au cours de mes études, j’ai senti que quelque chose me manquait, que certaines composantes qui m’intéressaient dans mon cursus universitaire n’étaient pas assez approfondies. J’ai lu d’un bout à l’autre la brochure de l’université et c’est à ce moment là que je suis tombée sur un petit encadré qui indiquait qu’on pouvait faire un parcours personnalisé. Donc, en gros, j’ai mélangé le parcours de photographie artistique, de communication, et de business. Je me suis aussi spécialisée dans les études américaines et, à ce moment là, ça m’a beaucoup inspiré visuellement.

Depuis, c’était une évolution à creuser plus profondément vers les médias et la justice sociale. Après MSUM, j’ai travaillé dans la région et j’ai eu beaucoup de petits boulots éclectiques pour soutenir ma pratique de la photographie. Grâce à ce chemin, je me suis rendu compte que j’avais besoin d’un master pour avancer dans ma carrière, surtout si la photographie ne devenait pas la partie principale de ma vie. Cette réalisation m’a menée à l’Université de la Paix (UPEACE) où j’ai étudié le genre humain et la formation de la paix. L’Université se trouve au Costa Rica et il y a un dynamisme fascinant grâce aux 200 étudiants de master venant de 70 pays différents. Je savais avant d’y aller que je voulais mélanger la photographie avec ce que j’ai étudié à UPEACE. Je suis troublée par la notion que plus on grimpe dans le monde académique, plus on est forcé de se spécialiser. Ceci ne tiens pas compte que nous sommes des êtres humains à multiples facettes qui sont intéressées par plus d’une chose.

Au finale, j’ai travaillé avec des réfugiés colombiens vivant au Costa Rica. Je me suis intéressée au sujet d’une photographie utilisée comme moyen de communication pour s’exprimer.

Est-ce que ce projet est une idée à vous ?

Oui, c’était mon mémoire de master. J’ai proposé l’idée  à UNHCR (United Nations High  Commissionner for Refugees), qui est l’organisation des Nations Unies qui travaille avec des refugiés, dont une branche existe au Costa Rica. ACAI (Asociación de Consultores y Asesores Internacionales), association qui aide l’UNHCR à mettre en œuvre beaucoup de leurs projets, contribuait à trouver des participants de tous âges, résidents depuis différentes durées au Costa Rica.

Le but de ce projet était d’analyser l’influence du photojournalisme comme méthode de recherche et comprendre comment il peut être un moyen efficace de donner de la voix, de s’exprimer. Nous avions à disposition 17 appareils et donc il y avait 17 participants. Sélectionnés par hasard pour participer à l’atelier de six semaines, les participants ont appris les concepts de base et les principes du design. On leur a dit de prendre des photos de tout ce qu’ils voulaient jusqu’au moment où ils pouvaient répondre à une des trois questions : à quoi ressemble votre vie au Costa Rica ? Quels sont les aspects positifs de votre vie ? Que voudriez-vous changer ?

Les participants tenaient un journal et chaque semaine ils réfléchissaient à leur travail et leur manière de répondre aux trois questions. Leurs réflexions ont été utilisées à la fin du projet pour décrire l’exposé.

L’introduction de votre projet traite de la façon dont la photographie pourrait être utilisé pour la recherche. Pouvez-vous nous expliquer cela ?

On peut dire que la photo a le pouvoir de communiquer des représentations fascinantes de la réalité. Le résultat nous touche plus profondément et plus directement qu’avec d’autres médias. Ce médium a la capacité de dépasser la barrière du langage. La recherche narrative tente de capturer les histoires de vie que les gens échangent, et qui apporte du sens pour comprendre les expériences vécues et ce qui nous entoure. Donc, il s’agit de fournir un aperçu des réalités sociales de n’importe quels groupes. Le but du projet était de donner une voix à ceux qu’on entend le moins.

La démarche de cette approche fondée sur la communauté permet un espace novateur.  Les participants peuvent raconter leurs propres histoires et leurs ressenti de ces expériences vécues, et qui sont représentées dans ces photos. Le but c’est qu’ils puissent avoir l’opportunité de s’exprimer et qu’on leur donne les moyens d’être une voix visuelle qui fait la lumière sur leurs réalités quotidiennes telles qu’ils les voient, et non ce que les autres y projettent. L’intérêt d’inclure leurs réactions orales et écrites était de compléter leurs travailles photographique et aider à faire entendre la voix du participant. Mon inspiration pour ce projet m’est venue des recherches et méthodes féministes qui emploient la photographie comme dans Photovoice, et le film Born into the Brothels. J’ai vraiment eu envie de voir ce que les réfugiés avaient à dire. J’ai voulu créer un espace pour qu’ils aient leurs propre voix.

Quel a été votre participation photographique dans ce projet ?

Pour le projet au Costa Rica, j’ai pris très de photos, ce qui était différent des projets répliqués par la suite au Nicaragua et à Haïti. Surtout à Haïti, où j’ai pris plus de photographies qu’aux autres.

Ma présence en tant que photographe était sous le signe du conseil et de l’écoute. Au début nous avons fait un mini-cours sur les fondamentaux du design et de ce qui fait une bonne image – répétition, composition, harmonie, équilibre, ligne, etc. Le diaporama ne comportait qu’un seul mot avec une image pour exemple et nous avons parler de tous ces concepts. Quand à ma participation photographique, j’ai fait les photos de groupe, les portraits des participants, et la documentation du projet et son déroulement.

Qu’est-ce que vous avez appris sur la manière dont les gens regardent autour d’eux et comment ils cherchent à se représenter grâce à la photo ? Et pouvez-vous comparer vos observations entre le Costa Rica, le Nicaragua et Haïti ?

Dans l’ensemble, il y avait toujours quelques personnes qui avaient un œil fantastique pour la photo. Nous avions à peine parlé des concepts, comme la règle des tiers par exemple, et pourtant très vite quelques participants se servaient de ces concepts pour faire des images très fortes en grimpant sur quelque chose, ou en trouvant un angle unique, etc.

Les trois groupes avaient un message diffèrent. Chaque projet posait les même trois questions. Les réfugiés colombiens étaient très positifs et reconnaissants. Parmi leurs épreuves : avoir une mauvaise réputations à cause des associations faites avec les cartels de drogue, cependant, leur état d’esprit prédominant était que c’est pour cette raison là qu’ils quittent leur pays. Mais globalement ils étaient reconnaissants pour leur expérience au Costa Rica, d’être capable de devenir des commerçants, d’avoir des opportunités pour accéder à l’éducation avancé pour leurs enfants, etc. C’était difficile de les faire se concentrer sur des choses négatives, ou bien de les amener à dire ce qu’ils veulent changer dans leur vie.

A Haïti, c’était très différent. C’était difficile de les faire se concentrer sur les aspects positifs. Même utiliser le mot « communauté » en Créole était très étrange pour eux. Ils ont pris des photos de déchets, abordé les sujets sanitaires, l’utilisation des latrines, etc.

Le groupe au Nicaragua avec lequel j’ai travaillé venait principalement d’un bidonville, placé dans un endroit de la ville où il y a souvent des inondations. Ils bossaient très dur pour accéder rien qu’à l’électricité. Ce groupe-là avait l’habitude de travailler avec les officiels élus, ce qui a peut–être influencé leur focalisation sur des envies de changement.

La différence entre chaque groupe peut être lié aux origines culturelles, ou les expériences vécus, mais avec seulement trois projets c’est trop limité pour faire de vraies corrélations.

Comment ces trois projets ont influencés votre travail personnel ?

Quand je prends en photos des personnes, je trouve que je suis beaucoup plus consciente de ma capacité à etre juste ou non. Est-ce que je représente leur vie comme elle est vraiment ? Je ressens cette pression, cette responsabilité d’une manière beaucoup plus profonde. J’essaie de toujours remettre en question mes suppositions, en tenant compte d’où je viens et comment elles jouent sur mes émotions à ce que je vois.

Par exemple, même après les deux autres projets, Haïti s'es trévêlé une grande épreuve photographique pour moi – voir la disparité entre les gens, les écarts de richesse, a été très marquant. En tant que photojournaliste et être humain, c’était très difficile de voir des groupes de missionnaires, bien intentionnés, photographiant les gens comme des animaux de zoo depuis leur bus roulant. Ce traitement s'ajouter à l’histoire des dictateurs dans ce pays, la corruption et les désastres géologiques. Pour moi il n’était pas étonnant que les gens me regardent avec aversion et méfiance – il n’y avait aucune raison qu'ils me fasse confiance, qu'ils imaginent que je n'allais pas les marginaliser ou les duper encore plus.

Vous pensez poursuivre ce projet dans d’autres pays ?

Oui, si l’opportunité se présente. Il y une autre ONG à Haïti qui serait intéressée pour reproduire cette expérience. Il y a même une ONG italienne Cesvi, pour laquelle je viens de travailler, qui se renseigne pour d’autre projets en plus.

Je reconnais, cependant, que cette approche ne s’applique pas en toutes circonstances. Par exemple, à Haïti, juste âpres le désastre, quand les gens luttent pour subvenir à des besoins élémentaires comme l’eau et la nourriture, on ne va pas les arrêter pour demander s’ils veulent bien prendre des photos et raconter ces expériences. Ceci ne serait pas approprié.

Pouvez-vous parler un peu de votre travail personnel ?

A Fargo-Moorhead, la ville où je vis actuellement, je travail avec sur projet entre un établissement de soins palliatifs, MSUM, et le Plains Art Museum. Il s’agit de soins à la fin de la vie des malades ou des vieux, dans tous les aspects que cela peut avoir. Dans l’ensemble, ces sujets ne sont pas très engageants, mais mes échanges avec les mourrants étaient tous plutôt positifs, donc le projet ne me fait pas peur. Je cherche et j’aime les projets riches et difficiles comme ceux-ci. Je photographie Evelyn, qui a 105 ans. Elle a beaucoup de panache ! C’est incroyable d’être guidé par elle. J’ai beaucoup aimé faire partie de ce projet.

En attendant, mon travail personnel à Haïti sera montré à côté des photos des participants, dans un aéroport en Italie, et une partie sera aussi au Centre de la Diversité à NDSU (North Dakota State University) ce printemps. Je travail aussi avec Milestones Photography. Mon rôle à évolué vers la consultation – je suis là quand ils ont besoin. C’est un bon moyen de s’entrainer pour des situations plus intenses ailleurs, mais je suis vite épuisée. Je ne sais pas comment ils arrivent à faire plus de 50 mariages par an en restant motivé. J’aime bien ce genre de prestation de temps en temps, mais je veux qu’il y ai du sens dans mon travail et donc un petit nombre de commandes chaque année me va bien !


Propos recueillis par LG

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