Artus de Lavilléon, le témoignage brutal de vécu

portrait: 
Artus de Lavilléon, le témoignage brutal de vécu
Interview « Photographes »

Artus de Lavilléon est un artiste "posthume" dont l’œuvre principale consiste à vivre et à témoigner de son vécu pour nous le faire partager.
Né en 1970, Artus a travaillé sur de nombreux projets : expositions, installations, performances, dessins, photos, livres, fanzines (FTBX 89-08), magazines (Tricks 97-99, Chill 04-06, ill-studio 06-08), et pièces de théâtre (« Un homme qui a bien vécu » 05, « Hoc est Corpus » 08).
Médiatisé pour avoir vécu trois semaines dans les vitrines du printemps (2000), pour ses concepts stores (L’épicerie 97-99, Nim 00-05), et associations (APA 00, JCDC et YSL 07), il est surtout connu pour avoir fondé, après s’être retiré deux ans à la campagne, le mouvement ART POSTHUME qui revendique la vie plus que l’art, l’amateurisme plus que le professionnalisme du rien, et le droit à « ne pas faire pour être mais être pour être ».

Après une "carrière" d’artiste bien remplie Artus se dirige maintenant vers le cinéma, une évolution logique de son travail.

« En art, comme dans la vie, on a besoin de vérité, pas de sincérité (Malevitch amélioré) ».

Artus de Lavilléon, comment vous présentez-vous ?

Déjà je ne dirais pas que je suis photographe, c’est juste un moyen comme un autre de m’exprimer en tant qu’artiste. Le centre de mon travail fait référence à ce que j’appelle « le témoignage brutal de vécu », en rapport avec le manifeste de l’art posthume que j’ai écrit et co-signé avec des amis. Ce manifeste est arrivé assez tard dans ma "carrière d’artiste" mais à partir du moment où il a été écrit, il a, d’une certaine manière, mis en perspective tout mon travail, que ce soit pour les photos, les dessins, les vidéos, les textes, les installations, les concept-stores, les magazines etc.

Quand on est artiste on utilise tous les supports : on n’est pas particulièrement photographe, peintre, dessinateur… On est un peu tout à la fois. D’ailleurs pour mes photos, je les diffuse presque toujours en diaporama. Ça me permet de montrer des clichés qui peuvent être mauvais d’un point de vue photographique, ou trop cliché, mais qui vont raconter une histoire qui va nous parler de façon plus intime que les quelques bonnes photos que j’ai fait, les mettre en valeur si l’on préfère, les nourrir. Ça ne m’intéresse pas de faire une bonne photo à la demande. L’intérêt pour moi c’est d’emmener les gens dans des voyages et partager ce que j’ai pu vivre.

Me présenter a toujours été un problème pour moi. Comme je rebondis constamment d’un projet à un autre, je me présente souvent en fonction de je suis en train de faire. Là, j’ai fait un film sur ma mère, donc en ce moment "je suis dans le film".
Avant ça, j’avais fait une grosse exposition alors que je m’étais promis de ne jamais exposer en galerie, et ça a fait de moi un "artiste". C’était un problème pour moi de dire "artiste", car je pense que tout le monde peut l’être. Il suffit de faire et de montrer. Après, tout le monde ne peut pas être un grand artiste, mais ça, fort heureusement, ce n’est pas à nous de décider. Je me suis toujours battu pour défendre l’amateurisme. Dans cette logique, « l’histoire du témoignage brutal de vécu » m’est apparu comme une évidence. J’ai fait pas mal de choses en rapport avec ça : vivre dans une vitrine du Printemps, monter des magasins dans lesquels je faisais des expositions de mes amis autant que d’artistes reconnus. J’ai créé un concept-store pour Levi’s, me suis associé avec la galeriste Patricia Dorfmann sur le projet APA, tout en continuant de montrer mon travail régulièrement… donc je n’avais pas besoin d’exposer dans les galeries, d’autant plus que je vivais à côté de mon travail de directeur artistique… Mais en 2005, j’ai eu besoin de voir ce que j’avais fait, de réunir mon "œuvre", de voir ce que mon travail donnait accroché au mur, et j’ai entrepris une espèce d’énorme exposition manifeste à la galerie Patricia Dorfmann. Il y avait tout, j’y ai même présenté ma chambre dans un cube avec l’intégralité des objets qui la compose et qui font partie de ma vie. Les gens ont adoré cette exposition, mais je n’y ai rien vendu ! Je n’ai rien vendu car, justement, les gens ont senti que le témoignage de vécu était plus important que l’œuvre, ce qui, d’une certaine manière, l’invalidait, et ils ne s’y sont pas trompés. Les gens en entrant dans cette expo partageaient une expérience de vie et c’était cela qui était important, pas d’acheter. Dommage pour moi. Par contre ça a fait un "buzz" fantastique.

Par la suite, j’ai pris énormément de photos en numérique dont je ne savais pas quoi faire. Comme je shoote normalement au Leica, j’ai beaucoup de mal avec le manque de profondeur de champ et l’absence de piqué des appareils digital. Et puis, je me suis dit qu’il fallait quand même que je fasse quelque chose avec tout ça, et c’est comme ça que je me suis mis à décalquer ces images sur table lumineuse. Je les imprimais, les décalquais, et écrivais ce qui se passait sur la photo. C’était assez juste comme travail. Il s’est passé d’un seul coup quelque chose de magique, les gens ont acheté mes dessins et je me suis mis à vivre uniquement de mon art.
Quand Patricia Dorfmann m’a proposé de faire une deuxième exposition, c’était assez logique de montrer des dessins, puisque ça marchait, mais en même temps j’avais un peu l’impression de vendre mon âme. A ce moment j’étais en Chine, j’avais besoin de témoigner sur ce que j’étais en train de vivre : mes rapports avec ma copine, l’héritage de ma mère et du situationnisme, les losers et les winners, le communisme et le capitalisme, la Chine qui est en train de gagner, l’Amérique qui est en train de perdre, etc… J’ai fait des grands dessins, en projetant et décalquant sur du papier (comme je l’avais fait pour les photos digitales, mais en plus grand) des images volées de cow-boys, symbole d’une Amérique sur le déclin, sur lesquels j’ai écrit dessus des phrases qui m’avaient touchées, tirées d’autres films. Ce qui m’amusait là-dedans, c’est que rien n’était de moi, ni les photos d’ou je tirais mes dessins, ni les phrases, et en même temps rien n’aurait été plus proche de mon univers puisque je ne me servais que de choses que j’aimais. J’ai montré cette exposition où il y avait douze grands dessins, et j’ai tout vendu le soir du vernissage !
Bizarrement, j’ai vécu ça comme une énorme trahison. Ma première exposition était "vraie", on ne pouvait pas plus vraie, les gens venaient nombreux et il y avait du passage tout le temps. L’expo où j’ai tout vendu, il y avait du monde au vernissage et c’est tout.

En même temps c’était votre première exposition qui était vraiment un succès non ? Mais ça ne vous amenait pas à en vivre…
Ça ne m’amenait pas à en vivre parce que c’était trop personnel, ça touchait les gens mais il était difficile pour eux de s’approprier ces œuvres. D’une certaine façon, on peut dire que c’est encore le cas aujourd’hui. C’est à la fois la force, les limites, et l’échec de mon propre système.
Pourtant je n’ai aucun doute sur le succès de mon travail, à un moment ou à un autre, parce que je suis un gros travailleur, parce que je crois en ce que je fais, et que les gens ne se trompent pas sur les gens qui croient en ce qu’ils font, finalement. Mais si c’est un peu plus dur, j’ai confiance, et c’est impossible que ça ne marche pas. C’est vraiment lié à nos choix.
Par contre, j’ai des doutes sur le fait que j’ai envie de me faire rattraper par le succès et je ne suis pas sûr qu’entre temps je ne vais pas prendre la décision de faire autre chose. Si on n'arrête jamais de ne faire qu’une seule et unique chose, qu’un seul style d’art : ça marche. Si par contre on fait comme moi à se dire : « en ce moment j’arrête de faire de l’art et je me lance dans le cinéma », ça donnera peut-être de la valeur à mes photos et au reste de mon travail, mais ce sera sous un autre angle. Peut-être pas le bon… c’est drôle la façon dont nous gouvernons nous-mêmes notre barque.
Tu peux être rattrapé mais tu peux aussi choisir de courir plus vite !

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