Angkor Photo Festival : Le petit festival qui attire les grands

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Angkor Photo Festival : Le petit festival qui attire les grands

On y croise Antoine d’Agata, Patrick Chauvel ou encore Jean-François Leroy au détour d’une lecture de portfolio, d’une exposition ou d’une soirée. L’ambiance est chaleureuse, quasi familiale pour les habitués. Du 23 au 30 novembre dernier, s’est déroulée la 9ème édition du Angkor Photo Festival à Siem Reap, à quelques kilomètres des fameux temples d’Angkor au Cambodge. Créé en 2005, c’est le premier festival international de photographies en Asie du Sud-Est. Une semaine d’expositions, de projections, de rencontres, de lectures de portfolios, de workshops… Un vrai paradis pour photographes ! L’occasion pour nous de rencontrer Françoise Callier, Coordinatrice du Programme du festival depuis 2007.


"Fragments/Fukushima", Kosuke Okahara

Pourquoi avoir eu envie de vous impliquer dans ce festival ?
Notre but est d’essayer de faire voyager le travail des photographes asiatiques car ils ont énormément de mal à passer les frontières des continents et à susciter l’intérêt. 95% des sujets montrés dans les festivals en France par exemple sont des travaux de photographes occidentaux. Notre vocation est de faire découvrir des photographes émergents plutôt que de montrer les grands noms que tout le monde connaît. Nous avons un rôle passerelle. Nous faisons d’ailleurs maintenant partie du groupe de festivals Asia Pacific PhotoForum pour favoriser les échanges entre les festivals. L’année prochaine, la réunion se tiendra au Cambodge.

Huit soirées de projections et autant d’expositions… Comment sélectionnez-vous les photographes présentés ?
J’ai des goûts très éclectiques, même si je préfère la photo documentaire à la photo dite « arty » qui me touche moins. Je peux faire des concessions si l’histoire est bien racontée ou que les sujets m’émeuvent vraiment et qu’ils sont de très bonne qualité. Je cherche aussi des histoires légères et drôles mais c’est difficile à trouver !

Nous avons reçu plus de 1200 candidatures de 75 pays. Mais au final, les dossiers retenus représentent moins de 10% des sélectionnés. Tous les ans, je reçois des dizaines de sujets sur la Kumbh Mela, ou sur Holy Festival. Je cherche la majorité des sujets et bien sûr, je me fais aider par les photographes asiatiques que je connais car ce n’est pas évident de trouver entre 50 et 60 bons sujets faits par des Asiatiques. Sur les 130 photographes sélectionnés cette année, près de la moitié sont Asiatiques.


"preTenders", Rebecca Martinez

Chaque année, deux commissaires invités ont carte blanche pour faire découvrir les photographes de leur choix lors d’une soirée. Quel a été votre choix pour 2013 ?
Nous avons invité Jean-François Leroy, directeur du festival Visa Pour l’Image de Perpignan et Shahidul Alam, un photographe, écrivain et activiste du Bangladesh. C’est la personne qui a le plus fait en Asie pour les photographes. Il a créé une école de photographie, ouvert deux galeries et deux agences. C’est le fondateur du festival de photographie Chobi Mela, qui a lieu tous les deux ans à Dhaka. Il a su créer une pépinière de photographes au Bangladesh.

Comment avez-vous vu évoluer le travail des photographes asiatiques ces dernières années ?
Cela dépend des pays. Au Cambodge par exemple, la photographie est encore jeune. Il y a très peu de photographes, et la plupart essaie de faire de l’art plus que du documentaire. Alors qu’en Inde, au Japon, au Bangladesh, il y en a énormément. En Chine, il y a des photographes extraordinaires mais notre site est censuré car nous avons projeté un sujet sur la pollution il y a quelques années, donc malheureusement notre appel à candidature ne circule pas.

Les photographes envoient de plus en plus d’histoires personnelles, sur leurs familles par exemple. Et je reçois énormément de sujets en noir et blanc des photographes asiatiques. Ils se mettent à la couleur mais malheureusement je trouve qu’ils utilisent trop Photoshop, c’est souvent sur saturé ou sous saturé. La couleur, c’est encore compliqué en Asie. Ils se lancent aussi dans ce que l’on appelle « arty » : très souvent, je lis un texte et quand je vois les photos, il n’y en a que deux ou trois relatives au sujet et le reste, c’est pour se faire plaisir. C’est souvent un peu vide, sans contenu.

Par ailleurs, je trouve que les photographes asiatiques manquent un peu de curiosité et restent sur les mêmes thématiques : les inondations, les problèmes de religion, les expulsions… Ils ont du mal à prendre du recul sur ce qui arrive chez eux. Le sujet que nous projetons sur le cimetière de Manille où vivent 2000 personnes, réalisé par l’anglais James Chance, n’a par exemple jamais été fait par un Philippin.


"Living with the dead", James Chance

Peu d’histoires se déroulent d’ailleurs au Cambodge. Est-ce en raison de la censure ?
Nous avons la chance de ne pas être censuré, mais nous savons également que certains sujets « touchy » ne passeraient pas. L’année dernière, Médecins du Monde avait par exemple produit une exposition sur les femmes battues. Il y avait neuf pays représentés mais pas le Cambodge. Je ne peux pas montrer le même sujet au Cambodge, je n’ai pas envie que le festival s’arrête pour un sujet. Mais je peux montrer ce qui se passe ailleurs pour provoquer la réflexion ici.

Quel bilan pour cette 9ème édition ?
Très positif ! Il y a de plus en plus d’agences, de directeurs photos, de responsables d’ONG qui viennent chercher des photographes ici. Il y a également un énorme public de photographes asiatiques qui au fur et à mesure des années sont devenus amis. Je n’ai pas vraiment envie que ce festival grandisse plus, je veux conserver cette proximité. Nous sommes comme une famille. Certains m’écrivent pendant l’année parce qu’ils ont une exposition par exemple et qu’ils veulent de l’aide pour l’editing.

Côté financier par contre ce n’est pas évident. Nous faisons avec des bouts de ficelles car nous ne recevons aucun financement de la France ou du Cambodge, nous n’avons que des sponsors privés.


"I Am GeorgiA", Dina Oganova

Vos coups de cœur ?
J’ai beaucoup aimé le travail de la Géorgienne Dina Oganova sur son pays, « I Am GeorgiA ». On la sent vraiment dans ses images. Je trouve le sujet sur les cochons, « Scoffing Pig », du Japonais Nozomi Iijima, formidable ! J’aime bien aussi les histoires dont je n’étais absolument pas au courant, comme « preTenders », ce sujet de Rebecca Martinez aux Etats Unis sur les femmes qui ne peuvent pas avoir d’enfants et qui achètent des poupées et s’en occupent comme d’un véritable enfant. Et j’aime beaucoup le sujet « Fragments/Fukushima » de Kosuke Okahara. C’est un travail de longue haleine, ce ne sont pas des images chocs mais la vie de tous les jours des gens de la région, des scènes encore peu montrées.


"Scoffing Pig", Nozomi Iijima

Depuis 2005, près de 300 jeunes photographes asiatiques ont participé gratuitement aux workshops encadrés bénévolement par des photographes internationaux. Quelques belles histoires ont dû naître ici ?
Bien sûr, nous suivons de près le travail de ces jeunes qui participent aux workshops. Cette année, nous avons reçu 250 candidatures et sélectionné une trentaine d’entre eux. Beaucoup d’agences viennent maintenant ici pour découvrir des photographes asiatiques.

Je me souviens de Maika Elan, une Vietnamienne qui a fait un sujet sur l’homosexualité, « Pink Choice », qu’elle a commencé ici dans le workshop d’Antoine d’Agata et que l’on a ensuite vu partout. Ou encore de Sean Lee, un jeune de Singapour, que j’ai rencontré en 2007, et qui avait alors 13 photos à montrer. Je l’ai tout de même exposé car ici on peut se le permettre. Il a également fait le workshop d’Antoine d’Agata où il avait décidé d’être un personnage cambodgien différent chaque jour, puis il a continué son histoire pendant un an et demi et il a eu énormément de succès. C’est vraiment une réussite d’ici. Nous avons également montré un sujet de Munem Wassif sur le vieux Dacca en 2007, je suis contente de voir qu’il prend de l’ampleur. Je pense que ce festival est vraiment utile pour les photographes et c’est très gratifiant.

Propos recueillis par Magali Morel

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