Agathe Gaillard, galeriste à Paris depuis 35 ans, raconte ce métier auprès des artistes photographes

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Agathe Gaillard, galeriste à Paris depuis 35 ans, raconte ce métier auprès des artistes photographes

Galeriste depuis 1975, Agathe Gaillard avait fait le choix un peu fou à l’époque de ne montrer dans une galerie que de la photographie. Bien d’autres depuis lui ont emboité le pas. Ce métier qu’elle nous décrit, qui consiste à  choisir des artistes et accrocher des œuvres, réclame une implication personnelle pour donner un sens et un style à une galerie.


Photo par Jérôme Soret

Comment définir l’exigence du travail de galeriste ?

Cela dépend si vous voulez avoir un magasin ou une galerie. Une galerie c’est un endroit où il se passe quelque chose par rapport à l’art, et où en principe, à la longue, se définit un style qui attire certains artistes et pas d’autres. Le travail d’une galerie se définit avec le temps. S’il n’en reste pas une certaine idée de l’art à une certaine époque, ça ne sert à rien.

Moi j’aime bien aller dans une galerie en ne sachant pas ce que je vais voir mais en sachant que je vais trouver une ambiance, un état d’esprit, même si les artistes peuvent être très différents les uns des autres.

J’ai l’impression d’avoir exposé des gens très divers et je suis sure que les visiteurs ont une idée de ce qu’ils vont voir ici, même si quelque fois ils sont surpris. Cette dimension humaine est importante. Une galerie c’est une personne qui essaie de rassembler, pour des raisons intellectuelles ou sensibles, voire inconsciente, des choses qui répondent à son attente. Faire une galerie c’est aller à la découverte de l’art. C’est la curiosité sur ce qui se fait, les artistes importants dans son époque, ceux que je peux rencontrer et avec qui je peux nouer une relation. S’il n’y a pas cette très vive curiosité, ce n’est pas très motivant.

J’attends des artistes qu’ils m’intéressent, qu’ils me fassent découvrir une nouvelle définition de la photo éventuellement, qu’ils m’étonnent…

C’est très personnel finalement une galerie pour vous ?

Oui c’est très personnel une galerie.

Vous avez l’impression d’avoir une reconnaissance en exerçant ce métier ?

Ce métier, malgré tout, est assez mal reconnu. Je ne sais plus qui a dit « Un marchand d’art pour moi c’est un voleur inscrit au registre du commerce ». Galeriste est un métier qui n’est pas très populaire et qui est mal connu, il faut le savoir et l’accepter.

Combien il y avait de galeries les dix premières années où vous avez ouvert la vôtre ?

En 1980 nous étions une douzaine. Il y a eu Zabriskie qui n’exposait que la photographie américaine, Samia Saouma qui avait appelé sa galerie La Remise Du Parc, Viviane Esders, Alain Paviot et sa galerie de photos anciennes, les Texbraun, et quelques galeries plus petites comme Noir et Blanc dans le 15ème. Il y avait aussi Michel Chomette qui était marchand privé à l’époque et qui a ouvert sa galerie dans les années 80. Mais avant 1980 nous n’étions pas beaucoup, entre 77 et 80 des galeries se sont ouvertes, en même temps que le centre Georges Pompidou.


André Kertesz, Françoise Ayxendri et Agathe 1980

Et vous avez toujours la même énergie qu’à l’époque ?

Je suis moins naïve, ou plus précisément j’ai la sensation d’avoir perdu des illusions et démystifié beaucoup de choses du monde de l’art. Mais je crois toujours aux photographes, aux grands artistes, je les ai toujours aimés. Je crois qu’il y a de jeunes artistes formidables, c’est ce que j’ai aimé dans ce métier, les rencontrer. De grandes œuvres d’art me sont passées dans les mains et j’ai vraiment ressenti ce privilège. Comme je ne suis pas possessive je les ai bien sûr vendues, elles ont suivi leur chemin, j’étais heureuse qu’elles partent et de pouvoir les placer dans de bonnes collections. C’est ce que je dis aux photographes, ce n’est pas important de vendre beaucoup, il faut entrer dans les bonnes collections.

“C’est un métier où il faut être assez détaché. Rien ne vous appartient.”

Des bonnes collections il y en a beaucoup ?

Il y en a, c’est sûr, mais c’est difficile de dire combien. Et puis parfois les collectionneurs fréquentent une galerie puis s’en vont, car ils ont un peu fait le tour. Mais ce n’est pas grave, le principal c’est qu’ils continuent à acheter pour approvisionner ces collections de qualité, et puis ils reviennent parfois.

Que signifie pour vous la représentation d’artiste ?

Cela signifie pour moi une relation intime, on ne peut pas se mentir ni tricher, il faut se faire confiance. C’est une vraie relation de complicité où l’artiste apporte à la galerie son énergie et sa créativité, un apport stimulant. La galerie apporte un soutien de stabilité, de sécurité, de protection. Je pense que si le public, les collectionneurs et les artistes devaient se rencontrer directement ce serait douloureux. La galerie est au milieu et protège les deux pour qu’aucun ne soit lésé, et elle doit se porter garant de la légitimité et de l’honnêteté des deux parties. C’est un rôle très particulier.
L’artiste demande à être protégé car il est souvent fragile, et beaucoup le mettraient à mort et le pilleraient s’ils le pouvaient. Les collectionneurs peuvent apparaître à des mauvais marchands comme une vache-à-lait qu’il faut tromper. Ils ont donc aussi besoin de respect et de protection. On dit qu’une galerie peut s’enorgueillir d’avoir non seulement de bons artistes mais aussi d’avoir participé et aidé à se faire de bonnes collections. La qualité doit être des deux côtés.
La galerie est là pour organiser la rencontre, ça n’a l’air de rien mais c’est un métier, qui n’a rien de frustrant d’ailleurs, c’est un métier qui peut combler une vie aussi.

Cette relation avec les collectionneurs est difficile parfois ? Ils sont nécessaires à votre existence et en même temps peuvent être caractériels, vous déplaire, être trop exigeants…

J’en ai rencontré quelques uns qui étaient odieux mais avec moi ça ne dure pas car je n’entrais pas dans leur jeu. Je peux supporter des aspects du caractère, des caprices, des atermoiements etc, mais s’ils ne respectent pas les artistes et s’ils ne respectent pas mon métier, je ne continue pas, je ne travaille pas dans ces conditions, tant pis. Et donc dans l’ensemble j’ai plutôt affaire à des collectionneurs charmants. C’est très intéressant de voir comment ils choisissent, comment cela interfère dans leur vie. Ils arrivent avec une demande pour une œuvre d’art qu’ils auront envie de regarder tous les jours, et mon travail consiste à deviner ce qu’ils attendent, leur proposer, c’est passionnant. A travers les photos se dit beaucoup de choses.

“Les bons collectionneurs ce sont ceux qui savent quand ils ont rencontré leur image.”

Il y a des gens qui ne connaissent pas grand-chose à l’histoire de la photographie mais qui ont un œil formidable, et ce sont les plus intéressants parce que la photo leur parle et ils ne vont que vers des bonnes photos.

Que pensez-vous de l’engouement du grand public pour la photographie et sa pratique ?

Il y a toujours eu des gens qui s’intéressaient à la photo, mais c’est vrai, quand j’ai ouvert la galerie il y a 35 ans c’était amusant, il n’y avait que des connaisseurs qui venaient dans les galeries de photographies, nous avons eu des bons moments. Nous avions presque l’impression de faire quelque chose d’illégal, qui ne se faisait pas.


Bernard Faucon, Pierre Reimer et Agathe 1983

Petit à petit nous avons voulu conquérir le grand public, les universitaires, le ministère de la culture, les musées, la grande presse… Quand je dis nous, je parle des galeristes en général, ceux qui ont essayer de faire exister la photographie comme art, de la faire regarder et qu’on la prenne au sérieux. Donc nous avons eu tout ça, tout ce que nous voulions conquérir, et ça a été plutôt décevant. Ça a apporté des choses qui étaient bonnes, mais ça a apporté aussi des inconvénients. Nous avons ouvert des portes sans savoir qui allait s’y engouffrer. Aujourd’hui, par exemple, c’est plus difficile pour le collectionneur, il faut faire un choix, il faut trier, l’offre est toujours trop importante.

On a encouragé un peu démagogiquement tout le monde à être créatif, à être artiste. C’est très bien que tout le monde ai une créativité mais on peut l’exercer de plein de manières sans vouloir « rentabiliser ». Je vois des gens qui prennent trois photos et qui veulent immédiatement les montrer et surtout les vendre et être célèbre ! Ce comportement est navrant, c’est une perversion de l’art. Etre artiste c’est très dur, leur vie est difficile et demande beaucoup de sacrifices. Les gens pensent que c’est formidable d’exposer, d’être célèbre, de vendre trop cher à des idiots etc… C’est une dégénérescence actuelle.

J’espère ne pas m’être donné ce mal pour ouvrir la porte à ces gens là. J’essaye de ne pas être désagréable mais la sollicitation est parfois très forte, en particulier quand je décline des propositions de photos, les gens se braquent en me disant que je ne m’intéresse pas à eux alors que je suis galeriste. On ne peut pas m’obliger à regarder des choses et surtout à dire que c’est bien…

L’artiste photographe et le temps. Pensez-vous qu’il faille du temps pour devenir un artiste ?

Non, l’œil est déjà là. Si vous regardez les grands photographes, dès leur jeunesse ils ont fait de grandes photos. Ils n’avaient pas complètement la technique mais l’œil était déjà là. Ils voyaient déjà le monde autour d’eux différemment, avec une clair voyance formidable.

Est-ce qu’on peux tenter d’être reconnu par ses pairs alors qu’on est encore « jeune » ?

Quand on est jeune en tant qu’artiste on a déjà le talent pour soi. Après pour ce qui est de la jeunesse de l’homme, c’est vrai que l’expérience humaine apporte une épaisseur intéressante aussi.

Hervé Guibert était assez jeune lorsque vous l’avez exposé à la création de la galerie ?

Oui, il avait 21 ans quand je l’ai rencontré. Là je travaille depuis deux ans avec Jean-François Spricigo qui a la trentaine… Il est parfaitement original, il est très doué et a une vision bien à lui. Il sait que c’est dur mais a une volonté incroyable. C’est un jeune artiste idéal, pour une galerie c’est formidable. Je peux l’accompagner, je le soutiens et en échange il m’apporte de l’énergie pour continuer.

Ces artistes, c’est vous qui allez vers eux ?

En général ils viennent plutôt vers moi. Ça dépend des galeristes, certains voyagent, vont vers les artistes. Je l’ai fait aussi par le passé et j’ai rencontré énormément de gens, ça m’est arrivé bien sur d’écrire à des artistes pour leur proposer des expositions.
Ce que j’ai essayé de faire ici, c’est un lieu attractif où les photographes du monde entier viennent. Je préfère plutôt attirer les gens vers moi qu’aller vers eux, mais c’est une méthode, ma méthode.

Actuellement vous exposez Arno Rafael Minkkinen. Qu’est ce qui a conduit cette exposition chez vous ?

Minkkinen je l’ai rencontré tout à fait au début de la galerie, il était très jeune. Il m’a montré ses photos que j’ai trouvées très bizarres, et puis nous ne nous sommes plus vus pendant un long moment mais je me souvenais bien de lui. Il travaillait avec d'autres galeries, ce que je respecte toujours. Dans les années 80 j’ai été en charge avec deux autres personnes d’une grande collection de photos pour une entreprise suisse, et naturellement nous avons acheté des photos de Minkkinen. Je l’ai revu il y a trois ans à Paris Photo et nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. Je lui proposé de faire une exposition et il était ravi. C’est aussi simple que ça !

Je suis très contente qu’on se soit retrouvés, c’est quelqu’un que j’apprécie énormément. Dans sa photographie il est très impliqué, impliqué physiquement car il a fait des choses très dangereuses, en même temps il a une vraie réflexion sur son travail, il écrit très bien, c’est un artiste complet.

Et les images qu’il produit sont belles à accrocher en plus, c’est plutôt bien pour une galerie… Que pensez-vous de ces artistes qui ont une photographie intéressante mais très difficile à vendre en galerie car leurs images sont impossibles à accrocher ou sont difficilement « décoratives » ? Je pense au photojournalisme en particulier…

Bien sur, mais dans le cas du photojournalisme ce n’est pas fait pour ça. Don McCullin ne veut pas vendre ses photos de morts. Il dit qu’il ne supporte pas l’idée qu’une de ses photos serve à décorer une salle à manger. Donc les galeristes n’exposent pas ces artistes en général, il faut laisser ce travail aux musées.

C’est une confusion qui ma gênée ces dernières années, les galeristes se prenaient pour des musées, les musées pour des galeries : ils veulent absolument découvrir des jeunes artistes, les lancer. Mais ce n’est pas leur rôle, leur fonction est de conserver l’art au travers de l’histoire et pas de découvrir les jeunes à la sortie des écoles, qu’ils laissent ce travail aux galeries. Les musées qui veulent absolument être à la pointe du contemporain sont ridicules et dépensent mal l’argent des contribuables.

Les galeries n’ont pas à se prendre pour des musées non plus, nous sommes là pour proposer des artistes et ensuite l’histoire suit son cours.
Moi je vois les choses comme ça, et c’est en voulant toujours savoir qu’elle était ma place et m’y tenir que je n’ai pas développé de frustration quand à ce métier.


Robert Doisneau et Gisèle Freund 1980

Comment se situe la Maison Européenne de la Photographie dans ce paysage ?

La MEP est en train de devenir un grand musée.

Quelle est votre participation à la préparation de l’exposition d’Hervé Guilbert à la MEP ?

Avec Christine Guibert nous avons conçu, préparé, organisé et accroché l’exposition. La MEP nous a laissé travailler très librement.

C’est un plaisir de travailler à la MEP ? Un privilège ?

Après 35 ans de galerie, c’est la première fois qu’on me fait l’honneur de me confier une exposition dans une institution, et j’ai beaucoup apprécié, les salles, les moyens, les spécialistes de l’équipe qui m’ont aidé. Ça a été un grand plaisir.

Cette exposition est composée de photographies d’Hervé Guibert qui appartiennent au fond photo de la MEP ?

Oui en partie, ainsi qu’une donation de 150 tirages faite par Christine Guibert à la MEP. C’est bien que l’essentiel de l’œuvre de ce photographe soit dans une collection publique.

Que diriez-vous de cet artiste que vous représentez depuis le début ?

C’est un artiste très original. On ne peut pas séparer chez lui l’image, le texte, il a écrit, fait des photos, du cinéma… C’est une génération qui a pris tout de suite au sérieux le texte avec l’image. Ce jeune artiste, qui est resté jeune toute sa vie, est considéré comme étant très représentatif de son époque, et ne l’a pas démodée. Ça lui donne une dimension universelle.

Comme il représente la jeunesse, dans chaque génération nouvelle des jeunes gens sont passionnés par lui. Son public est jeune et se renouvelle tout le temps. Il incarne la jeunesse brillante, celle dont on rêve.

Propos recueillis par RD

Lien vers le site de la galerie Agathe Gaillard

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